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Full text of "Andres Lamas 1851 Notice Sur La Republique Orientale De L Uruguay"

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NOTICE 

SUR 

LA RÉPUBLIQUE ORIENTALE 


DE L’URUGUAY 


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imprimerie de Gustave GaAtioi, 1 1, rue de la âîonnaie. 


tiibiioteca National de Espaiïa 



NOTICE 

SUR 

LA RÉPUBLIQUE ORIENTALE 


DE L’URUGUAY 


DOCUMENTS DE STATISTIQUE 

CONCERNANT SA POPULATION INDIGÈNE ET EXOTIQUE ET LE 
DÉVELOPPEMENT DE SA RICHESSE; 

Accompagnés de quelques considérations relatives aux questions politiques et iulernalioualcs 
qui s'agitent au Rio de la Plata ; 


PAR 


DON ANDRES LAMAS 


Ministre plénipotentiaire de la république de l’Uruguay près sa majesté 
l’empereur du Brésil. 


TRADUIT DE L’ESPAGNOL. 

« 


Montevideo n’est pas seulement une ville, c’est 
un symbole; ce n’est pas seulement un peuple, 
c'est une espérance : c’esl le symbole de l'ordre , 
c'est l’espérance de la civilisation. 

A. Dumas. Montevideo ou une nouvelle Troie. 



PARIS 


GUILLAUMIN ET O, LIBRAIRES 

Éditeurs du Dictionnaire d' Économie Politique, de la Collection des principaux 
Économistes, du Dictionnaire du Commerce et des Marchandises, etc. 

14, RUE DE RICHELIEU 


\ 8 51 



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PRÉFACE 


DU TRADUCTEUR. 


La marche du temps, le progrès des idées, et, avant 
tout, les décrets- vie la Providence allaient marquer le 
jour où l’Espagne devait cesser de monopoliser le de- 
mi-continent qu’elle possédait dans l’Amérique depuis 
trois siècles. L’œuvre de Colomb allait enfin donner à 
l’ancien continent les résultats que son génie avait pres- 
sentis : tout un monde nouveau à peupler suffisamment, 
à civiliser rapidement. 

Alors l’Espagne cessa d’être la métropole de l’Amé- 
rique du Sud. 

Dès ce moment commença cette lutte gigantesque 
qui devait embrasser bientôt et à la fois quarante cinq 
degrés en latitude, depuis la cime des Cordillères aux 
neiges éternelles, jusqu’au fond des forêts les plus épais- 
ses sous le soleil de l’équateur. Cet immense théâtre, 
rempli par les scènes homériques de l’indépendance de 
l’Amérique espagnole, occupe, sur chacun des deux 
Océans, beaucoup plus, de littoral que l’Europe n’en 
possède sur l’Atlantique. 


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H 


Ü y avait, dans cette grande lutte d’une part, l’ef- 
fort suprême d’une domination puissante qui voyait 
s’écrouler l’empire le plus vaste du monde, tandis que 
d’autre part on y trouvait l’élan irrésistible de tout un 
monde nouveau qui demandait à vivre de sa vie pro- 
pre, et non plus d’une vie d’emprunt. 

La valeur, l’importance des intérêts mis en présence 
devaient produire des faits que nous ne craignons pas 
d’appeler homériques. C’étaient des prodiges de cou- 
rage, de dévouement et de patriotisme naissant chez 
les enfants, le disputant au courage, au dévouement à 
la conscience du devoir accompli qui soutenaient la 
résistance des pères. Américains et Espagnols lurent 
également dignes de cette race si hardie, si énergique 
des premiers conquérants qui leur avaient donné le 
jour. 

Lorsque les temps seront venus où un nouvel Homère 
pourra chanter cette Iliade dont les proportions si 
vastes n’ont pu être encore embrassées et réunies en 
un faisceau, le monde comprendra tout ce qu'avait fait 
l’Espagne dans l’Amérique, et aussi tout ce qu’elle per- 
dait. 

Mais l’ignorance de ces choses influe, de nosjours, si 
déplorablementsur les plus grands intérêts de l 'Europe 
et du monde entier, sur les intérêts vitaux, on pourrait 
dire, de la civilisation même, qu’il faut en gémir très 
douloureusement, sans cesser toutefois de travailler 
à dissiper cette aveugle ignorance. 

La tache est rude, pas impossible; elle est délicate, 
mais honorable, car elle a pour objet l’intérêt le plus 
général qui puisse exister dans notre époque, c’est d’ap- 
peler tous les peuples à la participation des biens que 


e Bibi 



l'Amérique promet à l’intelligence et au travail des 
Européens. 

L’Amérique du Nord, où se trouve liée en un im- 
mense faisceau cette puissante nationalité constituée 
par les États-Unis, a su forcer le monde entier à accep- 
ter son indépendance comme un grand avènement 
parmi les nations de la terre. Aussi n’avons-nous à 
nous en occuper que comme point de comparaison pour 
faire comprendre ce qui doit nécessairement arriver 
un jour dans l’Amérique du Sud. Celle-ci, en effet, mal- 
gré les trois siècles de conquêtes qui avaient pesé sur 
elle, était restée lettre morte ou plutôt lettre close pour 
l’Europe entière, grâce à la jalousie de l’Espagne. Tu- 
trice avare des biens de sa pupille, l’Espagne s’était, 
chargée de l’élever à l’ombre du mystère, en la séques- 
trant soigneusement de tous les regards ; mais l’action 
de la Providence, plus forte que le pouvoir des hom- 
mes, vint, au jour marqué, dévoiler aux yeux du 
monde entier les trésors que possédait la pupille espa- 
gnole. 

Toutefois, et dès les premiers temps, c’est à peine si 
les hommes d’État de l’Europe avaient soupçonné la 
grandeur de l’acte providentiel qui émancipait, en un 
jour, tout un monde ignoré; c’est à peine si, dans les 
profondeurs des conseils de là Grande-Bretagne, une 
pensée non de conquête, mais d’exploitation possible, 
commercialement parlant, osait s’élever pour encou- 
rager cette grande émancipation d’un demi-continent; 
c’est à peine enfin si les autres États de l’Europe, préoc 
cupés alors des guerres napoléoniennes, avaient jeté 
un regard sur le monde nouveau qui allait s’élever en 
lace de l’Europe sur l’autre bord de l’Océan. 



IV 


La France surtout, la France qui, depuis pins d'un 
siècle, et sous la pression de la paix d’ Ut redit, semblait 
avoir abdiqué volontairement sa puissance transatlan- 
tique pour se concentrer sur elle-même, la France 
assista, indifférente, au déploiement de ce papyrus 
roulé depuis trois siècles devant ses yeux. 

En vain, dans d’autres temps, la France avait pris 
possession de l’Amérique, depuis les glaces du Ca- 
nada jusqu’aux régions tropicales du Mississipi, en- 
tourant ainsi les établissements anglais par le réseau 
de sa puissance; en vain elle avait posé les jalons de 
cette même puissance depuis le golfe du Mexique jus- 
qu’à l'Amazone, en peuplant les Antilles et la Loui- 
siane; en vain la pensée si belle et si heureuse de 
l’amiral de Coligny avait poussé Villegagnon jusqu'à 
Rio Janeiro; enfin, c’était en vainque nos plus célè- 
bres navigateurs s’illustraient dans la mer des Indes 
orientales, et qu’à l’époque de la guerre de succession, 
Louis XIV avait tenté d’ouvrir le commerce du Nou- 
veau-Monde aux peuples de l’ancien continent, comme 
un des meilleurs moyens d’assurer la paix et l’avenir 
de l’Europe ' Tout devait être sans fruit, depuis 


(1) « ... Ce prince (Philippe V), maître des Indes orientales, pou- 
vait accorder aux Hollandais de grands avantages pour leur com- 
merce, et peut-être supérieurs à ceux qu'ils auraient, obtenus de 
la maison d’Autriche. Un intérêt si sensible paraissait un. moyen 
propre à les porter à la paix. 

“ Le sieur Ménager, député pour la ville de Rouen au conseil de 
commerce, bien instruit de ce qui regardait le commerce des Indes 
occidentales, avait formé un projet suivant les connaissances que 
son séjour en Espagne lui avait acquises, et prétendait qu’il 
était facile, en suivant ses idées, d'assurer, sans préjudice âv YEs- 


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V 


que la paix dX'treeht et le traité de Paris de 1763 
nous avaient fait perdre les deux jalons extrêmes de la 
puissance française dans l’Amérique: au nord, la pos- 
session du Canada ; au sud , le simple droit de tenir a 
BuenosAyrcs un comptoir, première concession de la 
jalouse Espagne, en faveur des bons rapports des deux 
branches de la maison de Bourbon l . 

Que si l’on demande par qui et pourquoi la France 
s’est vue ainsi dépouillée de toutes ses possessions, la 
réponse est une et invariable : elle s’est dépouillée de 
ses possessions de l’Amérique et de l’Inde, pour en 
gratifier l’Angleterre, parce qu’elle s’est crue malheu- 
reusement obligée de se concentrer en elle-même, au 
lieu de continuer la mission d’expansion qui est la 
tache dévolue par la Providence au génie de la 
France. 

p/ujrtc et de concert avec die , k commerça de toutes les nations de 
l'Europe au Nouveau-Monde. Le roi goûta ce projet ; et connue 
Ménager eut occasion d’aller à La Haye pour des affaires particu- 
lières, Sa Majesté lui permit de communiquer son projet à quel- 
ques-uns dos principaux de la république de Hollande. 

- 11 le fit voir au pensionnaire Iluiroins, au baron de Drevwen- 
verden elàWandcrdussen: mais quand même ils en auraient jugé 
favorablement et qu’ils auraient cru du bien de leur pairie de tra- 
vailler à le faire accepter, les disgrâces de la campagne de î 70S 
auraient détruit toute espérance de paix. 

- Le plan proposé pour le commerce par Ménager aurait pu ser- 
vir d’introduction à la négociation ; mais il ne fut pas écoulé dès 
qu’il parut que pour base il établirait la condition de laisser au roi 
Philippe V la couronuc d’Espagne et les Indes. * 

( Extrait des Mémoires du marquis de Torcij, 1. 1, p. Ilf , coi 
Iculion Petitot.) 

(!) Considérations: historiques et politiques sur les république > 
k la , par M. Alfred do Bio-sard. Paris, Guillaumin el -'.'A, 


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VI 


Ici un parallèle bien remarquable demande à être 
apprécié. 

Partout où la France a porté Faction de ses aven- 
tures ou la force de ses armes, elle a échoué toujours 
dans sa domination matérielle, malgré les sympathies 
qu’elle a su éveiller. Et cependant, partout, on peut 
le dire, ces sympathies ont. survécu à sa domination : 
témoin ce noble Tippo-Saïb qui s’immole dans l’Inde 
et sacrifie sa puissance à sa foi, à son amour de la 
France; témoin l’Espagne qui a combattu héroïque- 
ment contre nos armes, mais dont les traditions pa- 
triotiques si énergiques n’ont pu résister à l’envahis- 
sement des idées françaises. Partout aussi, il faut Le 
dire, Faction sympathique de la France a été funeste ou 
ruineuse pour les hommes et pour les nations qui l’ont 
invoquée. Varsovie! ce seul mot dit toute la force de 
cette assertion, et, de l’autre bord de l’Océan, un écho 
lugubre répond déjà au cri de Varsovie, c’est celui de 
Montevideo. Montevideo et Varsovie, les deux grands 
holocaustes offerts sur l’autel des sympathies fran- 
çaises 1 Ainsi dans moins d’un siècle, c’est-à-dire 


(1) La comparaison de ce qui se passe à Rio de la Plata pour 
Montevideo avec ce qui s’est passé en Europe par rapport a la 
Pologne pourrait paraître exagérée aux yeux des hommes peu fa- 
miliers avec les questions de politique transatlantique qui s’agitent 
dans l’Amérique du Sud ; — il n’en est rien. — La nationalité po- 
lonaise, étouffée par le colosse du Nord, n’a pas augmenté le pou- 
voir de la Russie en proportion de l’énormité de Pacte, tandis que 
la reculade de l’Europe devant la ténacité d’un chef de parti au 
Rio de la Plata jette sur les gouvernements de l’Europe la défa- 
veur d’une faiblesse relative dont la réparation coûtera un jour 
beaucoup plus de sang et d’argent qu’il n’en a fallu perdre pour 


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vu 


dans moins do temps qu’il n’en a fallu aux États-Unis 
do i’Ainérique pour constituer une forte et puissante 
nationalité , les sympathies de la France, nouveau 
Saturne, auront pu dévorer deux nationalités sur les 
deux continents, 

A côté de cette impuissance matérielle de la France 
à conserver ses conquêtes et de sa toute-puissance Sur 
l’esprit des peuples, nous serons bien étonnés d’obser- 
ver la marche du rival le plus constant, le plus tenace, 
le plus habile du génie de la France: c’est le génie de 
l’Angleterre. Partout ces deux génies ont agi à l’en- 
contre l’un de l’autre , avec des moyens opposés, et 
partout, jusqu’ici, la France a eu le dessous au point 
de vue de l’intérêt matériel, quoiqu’elle ait conservé, 
même vaincue et expulsée, comme dans l’Inde, comme 
dans l’Amérique , une supériorité d’influence intellec- 
tuelle et morale sur l’esprit des peuples. 

La cause de cette différence, le mot de cette énigme 
se trouvent uniquement dans la diversité qui existe 
entre les tendances du génie des deux nations, ou plu- 
tôt des deux races d’hommes appelées à guider toutes 
les autres, jusqu’à ce que la Providence en décide au- 
trement. La tendance française est spiritualiste et 
agit, par conséquent, indépendamment des causes ma- 
térielles. La tendance anglaise, au contraire, se porte 
sur les choses , les besoins matériels et positifs de la 
vie, et elle agit, de son côté, indépendamment de l'es- 
prit des nations sur lesquelles elle s’exerce. 

la commettre. Or, la réparation est une nécessité i’alale, inévitable 
pour l’avenir des rapports interna lion aux entre l’Europe et l’Amé- 
rique. Voilà ce qui explique le rapprochement que nous n’iiésitom- 
point à faire entre Varsovie et Montevideo. 


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Vlli 


Dans l’étude de ee contraste de l’action exclusive 
des deux nations sur les autres nations, des deux races 
sur les autres races, on trouvera la cause de l’insuccès 
de la France, mais aussi à côté du mal on verra le re- 
mède. 11 est en effet certain que le jour où la France 
voudra agir davantage et raisonner moins, en con- 
sultant les instincts, les penchants et les aspirations 
des autres peuples, au lieu de vouloir impérieusement 
leur imposer ses tendances par la force du langage, 
ces mêmes tendances propres au génie de la France, 
qu’on voit triompher presque partout, même après 
des échecs répétés, domineront avec d’autant plus 
de force et d’attrait qu’elles paraîtront moins im- 
posées. 

Là est tout le secret des succès que devra obtenir la 
France, parce que c’est en cela même qu’est le secret 
des succès do l’Angleterre; et pour formuler plus 
nettement notre pensée, nous dirons : « Parler moins, 
agir davantage, » c’est la devise que devrait se donner 
la France. 

On comprend toute la supériorité que pourrait ac- 
quérir la France, si, plus modeste et moins prodigue 
de paroles , elle appliquait à l’action l’excédant du 
temps et du travail que, dans l’entrainement de son 

ambition pour briller, elle emploie à parler Le 

don d’initiative est son partage exclusif parmi les na- 
tions, c’est là une vérité incontestable; mais non con- 
tente de jeter sa pensée comme une semence pré- 
cieuse, elle la retourne et la torture, au lieu de se 
borner à l'arroser pour la faire germer. « Parler 
moins, agir davantage. » 

Bien n’est plus yain que de s’ériger en redresseur 


e Bibi 



IX 


des torts, surtout en France où un bon mot, quelque 
léger qu’il soit, a plus de poids contre la critique 
qu’un argument solide : aussi , trêve de critique, et 
passons à l’enseignement , l’enseignement des faits. 
Dans les faits se trouve la vraie science, la science 
d’application *, c’est donc dans l’étude philosophique 
des faits, qu’il faut chercher à connaître les véritables 
intérêts des nations. 

A aucune époque de l’histoire, cette étude sérieuse 
et pratique n’a été plus utile que de notre temps où 
l’on voit, en France surtout, les esprits quelquefois 
même les plus graves refuser d’examiner, d’appro- 
fondir les faits, se bornant à en extraire la morale né- 
cessaire ou utile au jour, à l’heure, à la minute, sans 
s’inquiéter du lendemain . Or, nous posons en principe, 
dans toute l’assurance d’une conviction absolue, que, 
dans notre époque, l’étude des intérêts du lendemain est 
infiniment plus utile aux hommes d’Etat de l’Europe, de 
la France surtout, que la connaissance parfaite des inté- 
rêts ou des faits passés, des intérêts ou des faits présents. 
Et s’il nous était permis, dans l’humilité de nos convic- 
tions, de porter une accusation hardie, nous procla- 
merions bien haut cette vérité, pour nous passée à 
l’état de fait: c’est que l’imprévoyance habituelle, sys- 
tématique ou coupable des intérêts de l’avenir de la part 
des hommes d’État de la France depuis longues années, 
a jeté le pays dans l’impasse des difficultés du moment , 
où il se débat, au jour, à l’heure, à la minute, sans 
voir d’issue à sa douleur et sans pouvoir s’occuper de 
l’avenir, obéré qu’il est, au jour le jour. Que si, plus 
prévoyante et plus active, la politique de la France 
rivait jeté incessamment les jalons nouveaux qu’exi- 



X 


geail l'avenir de son travail intellectuel, commercial, 
industriel et maritime, l’avenir de la France serait au- 
jourd’hui digne d’envie... Il en est autrement. 

Nous ne toucherons qu’en passant à cette plaie sai- 
gnante que la France nourrit à sa tète; veuille le ciel 
que le mal ne gagne pas le cœur ! 

Ce désir, saint pour tous Français, nous porte à offrir 
au public la traduction d’un travail très remarquable, 
écrit en Amérique par un Américain. 


11 

Depuis quelques années, l’opinion publique, émue en 
France par les cris de détresse de notre commerce dans 
l’Amérique du Sud et notamment au Rio de la Plata, se 
préoccupe de ces souffrances. Nos différends avec le 
gouverneur Rosas ont provoqué depuis longtemps dans 
la presse une polémique plus ou moins et tour à tour, pas- 
sionnée, aveugle, didactique et raisonnée. Cette polémi- 
que, sans trop de suite, ainsi que de nombreux écrits faits 
au point de vuespécial de chaque écrivain, avaient semé 
des germes de confusion tels qu’à l’exception de quel- 
ques esprits très sérieux parmi nos hommes politiques, 
l’opinion publique s’égarait dans un océan de doutes au 
sujetdecequise passe au Rio de la Plata. C’est à peine si, 
au milieu des préoccupations douloureuses de l’époque, 
ces nombreuses brochures recevaient çà et là l’honneur 
d’une lecture, d’une citation parlementaire ou litté- 
raire, tant la vérité saillante des faits, cette vérité qui 
touche et qui frappe, se trouvait disséminée. Il man- 
quait aux grands intérêts européens qui sont en litige 



XI 


dans l’Amérique du Sud un travail d’ensemble qui les 
reliât l’un à l’autre par la logique même des faits. Ce 
travail difficile, parce qu’il exigeait la conscience d’une 
grande impartialité, est apparu enlin. Il est dû à 
M. Alfred de Brossard, ancien attaché à une des mis- 
sions extraordinaires de France à Buenos-Ayres h Ce 
livre mérite le juste éloge d’une remarquable lucidité 
d’exposition dans laquelle la finesse et le tact de l’ob- 
servateur ne le cèdent qu’à la perspicacité de l’homme 
politique qui comprend une grande question d’avenir. 

Eh bien ! ce que M. de Brossard a fait de bon pour 
les intérêts européens, l’ouvrage dont nous offrons la 
traduction au public a su l’accomplir aussi en faveur 
des intérêts américains, avec l’avantage considérable 
de s’étayer des documents les plus précieux de la sta- 
tistique locale. C’est là surtout ce qui recommande à 
{ attention de nos lecteurs les plus studieux l’ouvrage 
de M. André Lamas, dont nous allons nous occuper. 

Ce qui frappe tout d’abord le lecteur, c’est l’éléva- 
tion des tendances de cet auteur américain pour toutes 
les gloires, pour toutes les sympathies intellectuelles, 
morales ou matérielles, dont il connaît, même dont il 
soupçonne l’existence en Europe. Sa pensée s’élève 
aussi facilement, du reste, vers les hautes conceptions 
de l’Européen, qu’elle s’arrête avec regret aux détails 
intimes de l’insuffisance des lumières qui éclairent en- 
core les masses parmi les Américains, Quant aux som- 
mités de la société américaine, il n’en dit rien, et on 
lui sait presque bon gré de cette lière précaution ora- 
toire, parce qu’il sait fort bien que ces sommités seront 

(i) Considérations historique* et politiques sur les républiques de 
la Plat a, déjà citées. 



XII 


jugées» par les faits dont abonde son livre. Après avoir 
établi, dans une brillante introduction, la mutualité, 
nous dirons presque la solidarité des intérêts récipro- 
ques de l’Europe et de ceux de l’Amérique aux points 
de vue les plus élevés du progrès moral, politique, in- 
dustriel, commercial et maritime, l’auteur livre à l’ap- 
préciation du monde une masse défaits. Chiffres accu- 
mulés, déductions logiques et compactes, langage éner- 
gique des nombres et vérités mathématiques, tout se 
trouve dans ce livre, avec tant d’abondance, qu’on se 
sent entraîné. Cet effet est tellement sensible, que la 
conviction du lecteur, séduite d’abord par l’éclat du 
style, se trouve bientôt conquise par la puissance re- 
lative des faits et gestes de ces mêmes sommités de la 
société américaine dont l’auteur que nous traduisons 
est une des brillantes expressions, intellectuellement 
parlant. Ce qui rend, par-dessus tout, le livre dont 
nous nous occupons intéressant et remarquable, c’est 
le mérite bien grand, aux yeux des hommes sérieux, 
d’être le premier, écrit dans l’Amérique du Sud, qui 
renferme les données les plus capables d’exciter la cu- 
riosité des économistes européens, au point de vue des 
grands intérêts internationaux qui doivent être posés 
comme base fondamentale de nos rapports. Cette base 
ainsi comprise et fortement établie donnerait une juste 
satisfaction aux nécessités actuelles de l’Europe, et de- 
vrait assurer aux deux continents une mutuelle et in- 
calculable prospérité. 

Tel est le principal point de vue qu’examine M. An- 
. dré Lamas, avec une grande supériorité d’apprécia- 
tion, sous le titre modeste de Notice sur la république 
de l’Uruguay. L’auteur donne, en outre, un historique 


© B’bi 



XfU 

politique, économique et social des grandes choses 
qui se passent ou se préparent dans l’Amérique pres- 
que à l’insu de l’Europe, et dont Montevideo est, on 
peut le dire, le redoutable laboratoire, depuis neuf 
ans que dure le siège de cette malheureuse cité. 
M. André Lamas, depuis longtemps ministre plénipo- 
tentiaire de la république de l’Uruguay près Sa Ma- 
jesté l’Empereur du Brésil, porte un nom avantageu- 
sement connu à Montevideo par les travaux d’organi- 
sation intérieure dus à don Louis Lamas, son père, 
forte tête d’homme de cœur. 

Dire que l’auteur de ce travail a été lui-même un des 
acteurs des choses qu’il raconte, ce serait peut-être 
jeter sur ses appréciations une teinte de partialité. 
Mais cette vaine crainte disparaîtra à la lecture de 
l’introduction dont M. Lamas lait précéder son livre. 
Les pensées sérieuses, élevées, pratiques, qui forment 
l’atmosphère de scs méditations, repoussent toute idée 
petite. Il n’admet au contraire que les plus saines et 
les plus heureuses théories de l’économie politique, et 
la libéralité de son esprit le dispute seule à l’élévation 
des principes qu’il pose comme bases imprescriptibles 
des rapports internationaux entre l’Europe et l’Amé- 
rique. 

Cette grande question, la plus importante, sans 
contredit, de toutes celles qui s’agitent entre les 
peuples, dans notre époque de transition si remar- 
quable sous quelque point de vue qu’on l’envisage, 
cette question des rapports internationaux à éta- 
blir entre l’Europe et l’Amérique est traitée par don 
André Lamas avec une ampleur de vues, une délica- 
tesse et une conscience de la justice qui fait le plus 


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XIV 


grand honneur à l’intelligente perspicacité de l’auteur . 

Il serait à désirer que les économistes et les légistes 
de l’Europe s’appliquassent à l’étude de nos rapports 
transatlantiques avec le zèle et les convictions éclai- 
rées que don André Lamas, économiste et légiste stu- 
dieux de l'Amérique, a mis à définir les rapports véri- 
tables qui doivent exister entre les intérêts bien en- 
tendus et réciproques de l’Europe et de l’Amérique. 
Alors on verrait les hommes et les choses de l’Amé- 
rique du Sud pris au sérieux en théorie, comme, dans 
la pratique, on a dû prendre au sérieux hommes et 
choses de l’Amérique du Nord. Alors on comprendrait 
que si les États du Sud de l’Amérique ont encore à 
lutter contre les obstacles mis à leur organisation po- 
litique, ce n’est ni faute d’intelligence, ni faute de 
vouloir, mais seulement faute d’éducation primitive, 
de celte éducation méthodique et laborieuse que la 
race saxonne a transportée partout, tandis qu’elle a 
toujours et partout été négligée par la race lutine. 
Alors, enfin, notre superbe européenne, guindée dans 
l’étroilesse relative de notre territoire qui équivaut à 
une section, nous dirons presque une simple province 
de l’Amérique, daignerait comprendre que si la puis- 
sance des nations peut résider dans le nombre des 
bras, la richesse des pays émane tout d’abord de l’é- 
tendue, de la valeur intrinsèque et de la fécondité du 
sol. Or, sous ces derniers rapports, l’Europe est aussi 
inférieure à l’Amérique, qu’elle lui est supérieure par 
le nombre et les aptitudes de ses populations, et, pour 
les hommes qui pensent, cette appréciation est de la 
plus haute importance, car ils doivent comprendre 
qu’un simple déplacement de population peut et doit 



XV 

rompre tout l’équilibre européen. Nous tenons à dé- 
velopper cette idée, à peu près neuve encore, dans l’é- 
tude de l’économie politique appliquée aux rapports 
de l’Europe avec l’Amérique. 

En considérant la rapidité avec laquelle, dans les 
premières années de ce siècle, une nation née dans les 
dernières années du siècle passé s’est élevée au rang 
des premières puissances du monde, on se demande : 
Qui l’aurait cru? Le même phénomène se reproduit 
dans l’Amérique du Sud que la Providence semble 
avoir créée tout exprès pour balancer les destinées des 
Etats-Unis de l’Amérique du Nord. Le retard qu'é- 
prouve la Sud-Amérique dans l’accomplissement de 
cette tache ne tient nullement à des causes locales, 
mais uniquement à des causes tontes personnelles et 
inhérentes au vice radical de l’éducation des popula- 
tions issues des Espagnols. La preuve évidente de la 
vérité de cette assertion ressort de l’état social du 
vaste empire du Brésil, voisin des républiques hispano- 
américaines, et peuplé par les Portugais. La différence 
qui existe dans le caractère de ces deux branches de 
la race latine, l’ibérique et la lusitanique, peut se dé- 
finir en deux mots : incurie généreuse jusqu’à la pro- 
digalité chez les descendants des Espagnols; senti- 
ment de conservation poussé jusqu’à la ténacité, 
jusqu’à l’avidité chez les descendants des Portugais. 
De cette différence est résulté un état social digne de 
remarque dans les deux nationalités: ainsi, tandis que 
les populations espagnoles de l’Amérique du Sud ont 
employé le demi-siècle qui s’est presque écoulé depuis 
leur indépendance à s'entre-déchirer par d’inces- 
santes guerres civiles, le Brésil, enveloppé dans le ré- 


e Bibi 



Xvl 


seau d’anarchie que ses voisins s’étudient, pour ainsi 
dire, à étendre autour de ses frontières, a mis à grand 
profit le quart de siècle que compte à peine son indé- 
pendance pour améliorer sa situation matérielle et 
morale, en ayant su éviter ou étouffer toutes guerres 
civiles. Aussi, les progrès de tout genre faits par ce 
pays ont-ils permis aux descendants des Portugais de 
posséder une capitale dont la grandeur fait pâlir l’an- 
tique capitale de la métropole. Rio Janeiro a grandi 
en effet de toute la richesse que l'émigration de la 
royauté portugaise avait enlevée à Lisbonne, lorsque 
Jean VI abandonna le Portugal devant les armées de 
la France. D’autre part cette richesse s’est accrue de 
tous les biens que peut produire la paix sous un gou- 
vernement paternel et au milieu des incommensu- 
rables éléments de prospérité que renferme le Brésil. 

Toutefois le retard qu’éprouvent les descendants 
des Espagnols voisins du Brésil à marcher régulière- 
ment dans la voie des progrès n’est qu’une question 
de temps. On peut même espérer de voir l’esprit 
d’ordre et de règle qui dirige la politique du Brésil 
s’introniser bientôt dans les pays voisins, puisque le 
désordre habituel de ces dernières contrées, où la race 
espagnole vit dans un état de douce anarchie perma- 
nente, n’a pu, malgré tous les efforts qui ont été tentés, 
s’inféoder dans le Brésil. Ce sont, en effet, deux états 
de choses qui luttent, deux états sociaux qui tendent 
à s’exclure : il faut que des deux faits co-existants à si 
peu de distance : ordre et désordre, l’un des deux ab- 
sorbe l’autre. Espérons en faveur de l’ordre! 

En présence de cet avenir très prochain pour l’A- 
mérique du Sud, n’est-il pas temps, en vérité, que 


© B>bi 



XV H 


1 'Europe s’éveille de l’espèce de léLhargie intellec- 
tuelle dans laquelle elle paraît se complaire , pour 
toutes les questions qui touchent aux choses de l’Amé- 
rique? On croirait presque que ce mot d’Amérique ne 
représente aujourd’hui comme jadis, voilà trois ou 
quatre siècles, que l’idée à peine ébauchée de colonies 
naissantes ou d’îles désertes, dignes au plus de l’atten- 
tion ou des efforts de quelques aventuriers ! 

Erreur, erreur profonde autant que funeste aux in- 
térêts de l’Europe tout entière, mais surtout à l’indus- 
trie de l’Angleterre et aux besoins impérieux de la 
France, depuis qu’un ébranlement immense a pu 
mettre en question l’existence sociale de cesdeux puis- 
sances, celle de la France surtout. 

A voir la ligne de conduite que semble suivre l.a 
politique anglaise dans l’Amérique du Sud, depuis 
qu’elle y a fait sentir son action, on pourrait croire 
que cette politique, toujours et partout si intelligente 
dans les questions transatlantiques, a été frappée, là, 
de cécité. Ainsi, ce n’est pas sans un étonnement mêlé 
d’inquiétude qu’on a pu entendre lord Palmerston. 
qui venait d’ouvrir à coups de canon l’Empire-Célesfe 
à l’opium de l’empire britannique de l’Inde, jeter, du 
haut de la tribune, un sourire de pitié sur l’ouverture 
du Parana aux onze cents lieues de parcours et, sur 
l’ouverture du Paraguay, cette petite Chine de l’Amé- 
rique. 

Mais les hommes graves, les bons esprits ont du 
soupçonner lord Palmerston d'incrédulité en ses pro- 
pres paroles, lorsqu’il disait à son pays, qui est le plus 
manufacturier du monde : « Pourquoi penser au Para- 
guay, pays pauvre, sans produits et sans consorn- 

2 


© B’bi 



X Vilf 


mation? Portez plutôt la vue sur l’Empire-Céleste : 
là vous trouverez trois cents millious de consomma- 
teurs, etc., etc. >» 

IV en déplaise au noble lord, il n’y a pas en Europe 
un économiste digne de ce nom qui n’ait vu, dans ce 
qu’on pourrait appeler une velléité toute chinoise, 
l’amour caché, et très caché de lord Palm ers ton, pour 
cette bonne population du Paraguay, qui a pu vivre, 
trente ans durant, sans sourciller, sons la verge du 
docteur Francia. 

Nul économiste n’oserait en effet soutenir qu’entre 
une population exubérante et misérable, et une autre 
population qui vit dans l'abondance des biens néces- 
saires, au point d’ignorer ces grands mots de l’Europe : 
épargne et besoin , il pût y avoir hésitation pour le gé- 
nie du commerce. Le commerce, il est vrai, demande 
des consommateurs, mais il les lui faut pouvant pro- 
duire au delà et non en deçà de leurs propres besoins, 
afin qu’ils aient des valeurs de leur sol à offrir en 
échange des produits étrangers. Or, l’insuffisance du 
produit est le cas des consommateurs chinois (chez 
lesquels le pauvre est pauvre jusqu’à mourir de faim), 
si on les compare aux consommateurs avides qui, dans 
l’Amérique du Sud, appellent de tous leurs vœux les 
goûts, les produits, les besoins de l’Europe. La condi- 
tion sociale de ces derniers est pleine d’attraction 
pour notre commerce , surtout pour notre industrie, 
qui se trouve précisément repoussée par l’industrie de 
la Chine. 

Il est donc clair que la répulsion manifestée par 
lord Palmereton pour l’Amérique du Sud ne saurait 
être prise au sérieux, et on serait autorisé à croire, dès 


e Bibi 



SIX 


lors, qu’un motif secret agit dans l’esprit du noble 
lord, et qu’il est assez puissant pour le porter à se 
faire l’éditeur responsable d’un anachronisme ou d’un 
non-sens en économie politique. 

Quelques esprits sérieux pensent, avec raison, que 
la politique de lord Palmerston ( car elle est sienne), 
dans l’Amérique du Sud, est de s’opposera l’influence 
de la France, ce qui l’aurait porté à rompre violem- 
ment, dans la dernière négociation collective, l'accord 
par lequel les deux gouvernements auraient vu gran- 
dir de front leur mutuelle influence. — Tout acte po- 
litique a sa raison d’être, et, dans cette rupture, lord 
Palmerston a vu nécessairement un avantage plus 
grand que dans la continuation de l’entente cordiale. 

Si nous nous sommes étendus sur ce point spécial 
du long drame qui se joue à Rio de la Plata, ce n’est 
pas qu’un vain désir de blâme nous excite; nos vues 
vont fort au delà d’une polémique pointilleuse; mais 
c’est que de cet acte final de l’entente cordiale dé- 
coule pour nous une conséquence fort grave, c'est la 
crainte de voir la considération de la France s’amoin- 
drissant dans le Nouveau-Monde à mesure que son 
énergie dans l’Amérique fléchirait sous une pression 
évidente ou cachée de la politique anglaise. 

Cernai, considérable en lui-même, devient énorme 
dès qu’on réfléchit à son action sur toutes les autres 
branches de la race latine qui se verraient amoindries 
en Amérique, aux yeux du monde entier, en raison de 
l’amoindrissement subi par la France, qui se trouve 
à la tête de la race latine. 


© Biblioleca National de Espaiïa 



XX 


ni 


Ici se présente à la pensée .le l’observateur celle 
profonde question, ppu appréciable encore, quant à 
ses résultats, de la prédominance définitive de l'une 
des grandes races existantes sur toutes les autres. 

Nous ne voulons pas aborder un sujet si grave d’une 
manière insuffisante, mais nous ferons observer inci- 
demment que le continent américain étant sons la do- 
mination intellectuelle et physique de deux seules 
races, l’anglo-saxonne dans le nord et la latine dans 
le sud, il est très évidenlqu’un dilemme fatal se trouve 
posé entre elles, à savoir : si l'une devra dominer 
l’autre, ou si les deux races pourront, par des progrès 
analogues, équilibrer leur mutuelle influence de ma- 
nière à neutraliser les effets délétères. 

L’un ou l’autre effet de ce dilemme est d’une réali- 
sation nécessaire, fatale, si l'on considère que l’Amé- 
rique (à l’inverse de l’Europe émaillée de familles et 
de branches diverses des races qui couvrent son sol), 
ne renferme, nous l’avons dit, que deux grandes races 
conquérantes. 

Les conquérants sont aujourd’hui maîtres, sans dis- 
pute, du sol d’où les aborigènes disparaissent peu à 
peu ; — il est donc indispensable que l’énergie et toutes 
les facultés de ces nouveaux maîtres de l’Amérique 
s’appliquent à la paix ou à la guerre, au développement 



XXI 


de tous les progrès sociaux ou à la destruction brutale 
de toute base sociale. 

À Dieu ne plaise qu’une vainc frayeur vienne égarer 
notre jugement, et c’est pourquoi nous admettrons sans 
peine l’hypothèse la plus favorable, car nous en voyons 
les garants d’une part dans l’esprit solide et positif de 
l'Américain du Nord, et d’autre part dans l’absence 
d’ambition relative chez l’habitant du Sud du continent 
américain. 

Mais de ce que les deux parties de ce continent ne 
sont pas nécessairement appelées à voir leurs popula- 
tions s’ébranler en masse et se ruer l’une contre l’autre 
pour s’entre-dévorer, il ne s’ensuit pas que l’une des 
deux races ne soit pas menacée de la domination de 
l’autre. 

Déjà les faits ont parlé. Le Texas annexé, la Califor- 
nie acquise, le Mexique menacé : tels sont les préludes 
de la domination inouïe à laquelle semblerait aspirer la 
race si énergique de l’Amérique du nord. 

S’effrayer au préalable d’une éventualité qui donne- 
rait la supériorité absolue à la race anglo-saxonne se- 
rait le l'ait d’esprits pusillanimes; car l’influence de 
cette race est non -seulement utile pour elle-même, 
mais encore nécessaire à celle de la race latine, il ne 
s’agit donc nullement de la repousser, mais, au con- 
traire, d’aider à son développement en neutralisant 
toutefois ce qu’elle pourrait avoir d’excessif. 

Cette neutralisation de tout ce qui toucherait à l’ex- 
cès dans l’influence anglo-saxonne doit donc être le 
principal objet du travail de la race latine et le but de 
tous ses efforts. La tâche en sera d’autant plus facile à 
U France, agissant pour la race latine, que nous avons 


® Bibi 



XXII 


déjà vu son influence, toute spiritualiste, opérer en de- 
hors des faits matériels, même les plus contraires à ses 
intérêts. Elle atteindra sûrement ce but au moyen d’un 
courant régulier d’émigration qui s’établirait des chefs- 
lieux européens de la race latine, et notamment de la 
France, vers l’Amérique du Sud. Ces pensées sont si 
vraies, elles sont tellement dans les instincts actuels de 
la race latine, que l’émigration spontanée que la France 
avait vue se former dans ces dernières années chez 
elle, fut immédiatement suivie d’un semblable mouve- 
ment dans l’Espagne et dans l’Italie. La progression de 
ce mouvement d’émigration avait atteint, en peu d’an- 
nées, la proportion de 1 à 6 pour la France et de 1 à 5 
pour l’Italie. 

Alors lord Palmerston, effrayé à tort de ce mouve- 
ment en avant de la race latine (qui allait cependant 
consommer au Rio de la Plata des produits anglais que 
ces mêmes émigrants n’auraient pu consommer en Eu- 
rope), lord Palmerston, disons-nous, s’efforça d’arrê- 
ter cette émigration du midi de l’Europe, voulant par 
là venir en aide à la race anglo-saxonne. 11 a donc tra- 
vaillé de toutes ses forces à détruire l’influence delà 
race latine dans l’Amérique du Sud, et il l’a battue en 
brèche partout où il a pu l’atteindre. 

Comme corollaire de ce fait, la politique anglaise a 
posé déjà tout autour de la Sud-Amérique ces jalons fa- 
meux qui enveloppent la moitié du continent, depuis 
l'incroyable , mais très réel royaume des Mosquitos 
jusqu’au cap Horn,près duquell’ Angleterre possède les 
îles Malouines, tandis que sur le Pacifique elle exploite, 
par des compagnies privilégiées, la navigation à la va- 
peur sur tout le littoral, depuis le Chili jusqu’à San- 



XXIII 


Francisco, c’est-à-dire sur dix-sep t cents lieues de côtes. 

Ces détails, qui prolongent une digression utile, nous 
permettent de faire appel de notre côté non-seulement 
à la race latine, mais encore à toutes les races civili- 
sées sans exception pour les porter à agir, concurrem- 
ment avec la race anglo-saxonne, à la grande œuvre, 
non de la conquête matérielle ni même morale de l’A- 
mérique du Sud, mais à l’œuvre de son défrichement, à 
l’œuvre de la navigation de cette immense canalisation 
fluviale qui la sillonne du nord au sud et de l’ouest à 
l’est, à l’œuvre enfin de la civilisation à implanter dans 
ses déserts inutiles aujourd’hui pour l’Europe, inutiles 
pour l’Amérique elle-même. Il faut que ces grandes 
choses s’accomplissent par tous, afin qu’elles soient 
pour tous au lieu de devenir le patrimoine exclusif de 
quelques-uns. Il faut que l’Amérique comprenne, comme 
l’a si bien dit M. Lamas, ce digne Américain dont nous 
cherchons à interpréter la pensée, que l’intérêt géné- 
ral de l’Amérique appelle les sympathies de l’Europe 
au lieu de les repousser. Il faut enfin que l’Europe et 
l’Amérique unissent leurs efforts pour refouler la bar- 
barie qui lutte encore dans leur sein même : ici, à cause 
des excès de la civilisation, là, à cause de son absence. 
Or, l’intérêt des deux continents est tellement solidai re 
l’un de l’autre dans cette action commune que, de l’en- 
tente ou de la mésintelligence entre les deux hémisphè- 
res, devra résulter, fatalement, le triomphe de la civi- 
lisation, ou bien sa ruine sous les coups redoublés de 
la double barbarie que nous venons de signaler. 

En facilitant l’émigration de celte partie de la popu- 
lationeuropéennedont les bras improductifs, faute d’un 
travail suffisamment rémunéré, surchargent le sol de 



XXIV 


consommateurs infructueux, on obtiendra incontesta- 
blement deux grands biens. D’une part, en effet, ces émi- 
grants iront produire, dans l’Amérique, bien au delà 
de leurs besoins, en remuant les éléments de travail 
qui abondent dans ces pays lointains, mais qui y de- 
meurent inertes aujourd’hui dans l’isolement et l’aban- 
don. D’autre part, les émigrants deviendront des con- 
sommateurs utiles pour leur pays natal, d’où ils feront 
venir les produits manufacturés ou naturels pour les 
échanger contre les produits obtenus par leur propre 
travail loin de la mère-patrie, au solde laquelle ils ne 
pouvaient pas arracher même le nécessaire. 

Ces notions sont des plus élémentaires en économie 
politique. 

Que la lumière se lasse donc sur les véritables inté- 
rêts de l’Europe et de l’Amérique, et les prétentions ri- 
vales s'effaceront d’une part, tandis que de l’autre 
part les barbares des deux hémisphères seront neutra- 
lisés ou anéantis par la loi imprescriptible de la conser- 
vation et du progrès social qui est en définitive la mis- 
sion de l'humanité, Fiai lux! 


IV 


Les considérations auxquelles nous nous sommes li- 
vré jusqu’ici et les appréciations que nous en avons 
déduites sont le résultat des impressions diverses lais- 
sées dans notre esprit par la lecture de l’œuvre que 
nous annonçons au public. 


© Biblioleca National de Espaiïa 



XXV 


Sans vouloir rendre don André Lamas responsable 
des effetsproduits chez nous par la lecture de son livre, 
ni us avons dit ces effets. 

II est temps maintenant de parcourir rapidement ce 
livre rempli de faits, ou de dire pourquoi nous ne le par- 
courons pas, en laissant aux lecteurs le soin d’étudier 
dans le texte les belles et bonnes pensées de l’auteur, 
malgré l’imperfection d’une traduction aussi lidèle tou- 
tefois que le comporte la nature du sujet. Une difficulté 
analogue se fait sentir dans le travail qu’exige l’analyse 
d’un gros livre rempli de traits aussi larges que profonds 
au point de vue de l’économie politique, la plus utile 
à appliquer aux rapports internationaux de l’Europe et 
de l’Amérique du Sud. Les beautés du texte ne peuvent 
être analysées; il faut les lire. Quant au système inter- 
national inauguré par M. Lamas, il en pose la base sur 
les faits de statistique qu’on ne saurait analyser da- 
vantage. 

M. Lamas a bien compris toute la valeur, toute la 
force, toute l’autorité de la statistique pour l’apprécia- 
tion des considérations philosophiques qu’inspire l’c- 
tude de son pays natal aux hommes sérieux qui ont 
voulu s’y livrer en Europe. 

Ces hommes, si peu nombreux qu’ils soient jusqu’ici, 
comptent cependant des noms de premier ordre parmi 
les publicistes, les moralistes, les hommes politiques 
surtout; mais les notions venues de ces contrées loin- 
taines n’avaient pas encore excité l’attention et les 
recherches de ces hommes positifs, froids et calcula- 
teurs qu’on appelle les statisticiens. 

Cette lacune, si défavorable a la cause que la ville de 
Montevideo plaide depuis neuf années devant le tribu- 


© Biblioleca National de Espaiïa 



XXVI 


nal de la raison européenne, au prix du sang le plus 
généreux, des sacrifices les plus inouïs, cette la- 
cune, il faut le dire, vient detre remplie d’une manière 
heureuse par don André Lamas , enfant de Monte- 
video. 

Élevé successivement jusqu’aux hautes charges de 
l’État dans son pays, M. Lamas a pu puiser aux sour- 
ces mêmes des faits. C’est là ce qui promet à son tra- 
vail l’attention des hommes sérieux dei’Europe, comine 
il a su lui-même s’attirer celle des sommités de la so- 
ciété brésilienne au milieu de laquelle il a rempli avec 
succès la rude tâche de plaider eu faveur du faible 
abattu et appauvri, contre le fort victorieux et enrichi. 

Nourri de sou sujet et fier de pouvoir tout d’abord 
élever son pays dans l’estime des hommes graves en 
Europe , M. Lamas aborde sans hésiter les chiffres 
qui parlent le plus haut en faveur ou contre l’état so- 
cial du pays qu’on veut étudier. 

I! fait plus, il ne recule pas devant une comparaison, 
devant un parallèle corps à corps avec le colosse des 
États-Unis, parallèle que nulle nationalité, excepté 
celle à laquelle appartient M. Lamas, n’oserait soute- 
nir dans notre époque. 

Prospérité nationale fondée sur l’augmentation de 
la population, prospérité commerciale établie par les 
revenus des douanes, unique canal qui alimente les 
coffres de l’État, don André Lamas compulse tout 
avec la rigidité arithmétique du statisticien scrupuleux , 
et il en fait ressortir avec une évidence absolue des 
vérités frappantes que nous allons résumer, formuler 
par ordre et dont nous recommandons l’examen au. 
lecteur. 


© Biblioteca National de Espain 



XXVII 


1" Que la république de l’Uruguay, dont le territoire 
ne forme pas même la vingtième partie du territoire 
qui composait jadis la vice-royauté de Buenos-Ayres, 
a cependant pu produire, après quelques années de 
véritable indépendance, -50 pour cent de plus que ce 
qu’avait retiré l’Espagne, sous le régime colonial, de 
toutes les rentes de la vice-royauté. 

A l’appui de cette assertion, l’auteur cite le chiffre 
officiel des revenus, qui fut, en 1779, de 1,950,803 
piastres, tandis qu’en 1 842, la treizième année de l’in- 
dépendance de Montevideo, le budget des recettes s’é- 
levait à 3;o00,000 piastres, monnaie courante, soit 
2,916,666 piastres fortes. 

T Que si la population des États-Unis a été presque 
quintuplée dans l’espace de cinquante-cinq à soixante 
ans, celle de la petite république de l’Urugnay s’est 
augmentée d’environ 7 5 pour cent dans l’espace de six 
années seulement. Cette infériorité relative disparaî- 
tra dès qu’on aura égard à la progression (incalculable 
dans ses résultats) que prenait la population dans la 
république de l’Uruguay. Deux chiffres mis en présence 
par M. Lamas feront comprendre quelles proportions 
aurait pu atteindre cette progression due à l’émigra- 
tion des Européens. 


Lu 

1836- . 

9î>8 

émigrants 

français. 

lin 

1812. . 

. 5238 

id. 

id. 

En 

1830. . 

512 

id. 

italiens. 

En 

1842. . 

. 2515 

Ut. 

id. 


Quel plus beau commentaire en effet! 


© Biblioteca National de Espain 



XXVIII 


8° Quant aux revenus comparés , M. Lamas nous 
montre ceux des Etats-Unis dont l’importance s’cst 
trouvée triplée dans l’espace de trente ans (1791 à 
1821), et le-dernier chiffre augmenté de 200 pourcent 
encore dans les onze années suivantes (182 1 à .1832). 
A côté de ccttc étonnante prospérité de ses voisins du 
Nord, don André Lamas étale les progrès non moins 
étonnants de son propre pays, toute proportion d’im- 
portance étant gardée, et il lait voir le revenu primitif 
de la république s’élevant progressivement de 700,000 
piastres à 3,500,000 dans l’espace de treize années 
seulement, malgré les tâtonnements administratifs qui 
étaient le propre de l’expérience à acquérir par son 
pays dans le sclf-govcrnment. 

Ces trois grands arguments posés en laveur de sa 
patrie, l’auteur développe et fait ressortir les effets 
de l’indépendance nationale sur toutes les sources de 
la prospérité publique dans un pays neuf, et dont tous 
les éléments de travail sont encore enveloppés dans 
une infructueuse virginité. Ainsi le chiffre des impor- 
tations et des exportations presque quadruplé en treize 
années, et le mouvement maritime augmenté de deux 
fois et demie son importance quant au nombre de 
tonneaux, dans le jaugeage des batiments venus d'ou- 
tre-mer, tels sont les indices remarquables de la ra- 
pidité du développement de la prospérité publique 
dans la république de l’Uruguay. 

Ces résultats de l'indépendance appliquée au pro - 
grès matériel du pays sont d'autant plus frappants 
que, tandis que le mouvement maritime augmentait de 
deux fois et demie son importance, on voit le chiffre 
des importations s’élever à quatre fois sa valeur pn-? 


© B>bi 



xxix 


mitive, et provoquer par là même une exportation 
analogue Cette remarque est très intéressante, parce 
qu’elle prouve que l'activité commerciale allait extir- 
pant, pour ainsi dire, du cœur du pays, des richesses 
de lui inconnues, comme une source d’eau vive qui 
s’élargit et se renforce à mesure qu’on la creuse. 

Nous empruntons à l’introduction de l’ouvrage de 
M Lamas ces seuls considérants pour faire compren- 
dre tout d’abord sur quelle solide base il a fondé son 
travail, partout empreint d’un esprit éclairé de pa- 
triotisme et de raison. Du reste, nous n’oserions pas 
nous livrer à l’analyse de celte première partie du li- 
vre de M. Lamas. L’introduction de ce livre ne saurait 
être analysée; il faut la lire, parce qu’elle est à elle 
seule tout l’esprit du livre, son âme et son cœur. Les 
autres parties, toutes pleines qu’elles soient de verve 
originale ou d’appréciations philosophiques les plus 
élevées, ne doivent être considérées que comme les 
pièces justificatives de ce que M. Lamas appelle mo- 
destement son introduction. Il résulte de l’état du 
travail de M. Lamas que si les nombreux tableaux et 
les documents très nombreux qui forment la partie la 
plus volumineuse de son livre sont adressés surtout 
aux lecteurs graves qui s'occupent de l’économie poli- 
tique et des recherches de la statistique, son introduc- 
tion, au contraire, s’adresse aux lecteurs de toutes les 
classes, de tous les rangs de la société. C’est la pensée 
américaine qui se présente au coin du feu de l’Kuro- 
péen, sans prétention comme sans fard, pleine de cette 
verve puisée à la chaleur du beau soleil qui l’éclaire; 
et, lillc aimante et pure de la pensée européenne, elle 


© Biblioleca National de Espaiïa 



XXX 


vient invoquer de sa mère un peu des sympathies qui 
vibrent fortement au dedans de son cœur. 

Telle est l’introduction dont M. Lamas a fait précé- 
der son livre. Nous n’oserions jamais la défigurer par 
une froide analyse, et nous nous hâtons de la publier 
avant que le livre même puisse être livré à l’impres- 
sion. Seulement nous la ferons suivre du sommaire des 
matières contenues dans le corps de l’ouvrage, qui sera 
publié plus tard à l’intemion surtout des lecteurs ri- 
gides qui ne cèdent qu’à la force des nombres, c’est-à- 
dire à la puissance du chiffre. 


MK DE I.A PREFACE DU TRADUCTEUR 



Rio de Janeiro, 22 septembre 18r>0. 


A Monsieur A. THÏERS, a Paris. 


Monsieur, 

Depuis plusieurs années je vous dois une pro- 
fonde reconnaissance : vous avez daigné, en 1844, 
répandre sur mon nom, humble et obscur, l’é- 
olatanle lumière qui jaillit de votre talent ora- 
toire et de la tribune française. 

Et, ce qui est encore bien plus pour moi, vous 
avez daigné, monsieur, prêter l’appui de votre 
puissante parole à ma patrie agonisante. 

Mon ami, le général Paeheco-y-Obes, vient de 
me faire bien apprécier tout ce que nous vous 
devons. 

Il m’a assuré que vous recevriez avec bien- 
veillance l’expression du sentiment de gratitude 
et d’admiration que vous inspirez à tous les 
Orientaux. 

Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien 
agréer l’assurance de ces sentiments, et accepter 
la dédicace des notes incomplètes et peu ordon- 
nées que j’ai réunies dans ce livre, à la hâte et au 


© Biblioleca National de Espaiïa 



milieu de nombreuses occupations, dans l’inlen- 
tion de donner une nouvelle preuve que la cause 
que vous plaidez est digne de voire nom. 

Je vous supplie également de vouloir bien 
accepter un exemplaire des notes historiques 
auxquelles, dans mon livre, je me réfère quel- 
quefois. 

Permettez-moi de vous dire, monsieur, que 
votre nom et relui des honorables Français qui 
ont, comme vous, protégé la cause pour laquelle 
ma patrie a la gloire de se sacrifier, nous ren- 
dent doublement chère cette noble France, notre 
patrie intellectuelle. 

J’ai l’honneur d’être, 

Monsieur, 

Votre très humble et obligé serviteur, 


ANDRÉ LAMAS. 



INTRODUCTION 



Quelle que soit la forme qu’affectent les divers systèmes po- 
litiques, de gouvernement et d’administration, tous doivent 
avoir un môme but. Ce but ne saurait être autre que l’acqui- 
sition de la plus grande somme de bien-être pour la société 
que régit chacun des systèmes politiques connus. 

La statistique fait connaitre le développement de la popu- 
lation, de la richesse et de la civilisation des nations, et c’est 
pourquoi elle démontre le degré qu'a pu atteindre le pays qui 
fait l’objet de ses investigations, dans les diverses branches du 
progrès général. Dans le but d’apprécier les progrès réels qu’a 
pu faire le pays de Montevideo depuis l’époque encore si rap- 
prochée de son indépendance, nous nous sommes décidé il 
coordonner et publier les données de statistique que nous pos- 
sédons sur la république orientale de l’Uruguay, notre patrie 
aujourd'hui si malheureuse. 

Ces données sont loin d’être complètes, d’une part, parce 
que ces sortes de documents ne sont point encore recueillis 
systématiquement dans nos pays; d’antre part, parce que ne 
voulant admettre que ceux dont nous avons pu vérifier scru- 
puleusement l’exactitude, nous en répudions un grand nom- 
bre, soit partiellement, soit d’une manière absolue. Toutefois 
ceux qui ont résisté à cet épurement consciencieux sont suffi- 
sants pour l’objet que nous nous proposons. 

Notre but est de démontrer que la république orientale de 
l’Uruguay avait acquis en peu d’années une augmentation de 

1 



— 2 — 


population et de richesse sans égale parmi les autres popula- 
tions issues de l’Espagne dans l'Amérique du Sud. 

La prospérité que nous signalons était si grande qu’elle 
n'est pas inférieure, toutes proportions gardées, à celle des 
États-Unis de l’Amérique du Nord. Il faut dire que ce progrès 
agricole, commercial et industriel de la république orientale 
de l'Uruguay, était le fruit de la libéralité de-ses lois; il était 
dû aussi à l’accueil rempli de bienveillance qu’y recevaient. le 
commerce, l’industrie du monde entier, et surtout les émi- 
grants européens. 

Il entre aussi dans notre but de faire voir comment ce sys- 
tème qui produisait des résultats si heureux en regard du sys- 
tème contraire qui a donné à Buenos-Ayres, où il règne, des 
résultats diamétralement opposés, se trouve attaqué par les 
armes argentines qui menacent à la fois et l’indépendance de 
la république de l'Uruguay et la prospérité collective et indi- 
viduelle de ses habitants. 

Enfin nous nous efforcerons de faire comprendre à quel 
degré cette lutte de systèmes, ou plutôt principes et non de 
personnes, intéresse la civilisation, l’émigration, l'industrie 
et le commerce de l’Europe , c’est-à-dire l'avenir des deux 
hémisphères. 


II 

Cette démonstration s’établira de la manière la plus irrécu- 
sable, au moyen des données de statistique que nous avons 
annoncées, et que nous allons analyser. 

Les renseignements commerciaux officiels de Vêpoqve colo- 
niale, et ceux de l’année 1820* qui fut la plus prospère, 
commercialement parlant, pour la domination portugaise à 
Montevideo, laissent voir le peu d’importance commerciale de 
cette ville, en tant que colonie de l’Espagne ou du Portugal. 
A ce point de vue il est curieux d'observer les bienfaits pro- 

1 Voyez chapitre III, titre I er . 


© Biblioteca National de Espain 



duits par Y indépendance politique , ce qui veut dire parla li- 
berté du commerce dans Montevideo, malgré les éléments de 
désordre qui ont accompagné cette indépendance dans les États 
nés des colonies espagnoles. Voici à ce sujet une preuve bien 
éloquente de cette assertion. 

Le produit de tous les revenus de l’antique vice-royauté de 
Buenos-Ayres, en l’an 1779, fut, d'après l’état officiel que 
nous avons sous les yeux, de 1,950,805 piastres 3 réaux. 

Cette vice-royauté comprenait, comme on le sait, tous les 
territoires qui forment ce qu’on appelle la confédération ar- 
gentine, ainsi que la république de l'Uruguay, celle du Pérou 
et celle de la Bolivie (les fameuses mines de Potosi sont com- 
prises dans la Bolivie). 

Le territoire qui appartient aujourd’hui à la république de 
l’Uruguay était donc une fraction minime de ce grand tout, 
et cependant, en peu d’années de véritable indépendance, les 
revenus de ce petit État dépassèrent en importance, non point 
proportionnelle, mais effective, ceux qu’avait obtenus la vice- 
royauté sous le régime colonial. 

Pour juger sainement des bons effets dus à l’indépendance, 
et de l’importance de ces effets, nous comparerons le mouve- 
ment ascensionnel, tant de la population que des revenus de 
la république de l’Uruguay, avec les mêmes effets produits 
aussi, par l’indépendance politique, dans les États-Unis de 
l’Amérique du Nord. 

La population des États-Unis s’élève aujourd’hui à plus de 
18 millions. Sa progression a eu lieu comme suit : 

En 1790, c’est-à-dire sept ans après la reconnaissance de 
leur indépendance, et une année après l’installation du con- 
grès constitutionnel, ils possédaient 5,320,526 habitants 
En 1800, 2° recensement 5,505,666 

En 1810, 3 e id. 7,250,963 

En 1820, 4 e id. 9,658,226 

En 1832, on évaluait lapopulation à 14,000,000 

En 1845, elle s’élevait à plus de 18,000,000 

De ces chiffres il résulte que, durant la vie de deux généra- 



— 4 — 


lions à peine, les États-Unis ont presque quintuplé leur popu- 
lation. 

Ce n’est là que la première des conséquences de l’émigra- 
tion qu’ils ont accueillie avec bienveillance. 

Passons maintenant au tableau progressif de la population 
de la république orientale de l’Uruguay. 

Des renseignements officiels publiés en juin 1 829 \ il résulte 
que la république comptait au plus 74,000 habitants; c’est 
l'époque, il est vrai, où commençait son indépendance qui 
mit fin à la guerre du Brésil. Dans ce total, le département de 
Montevideo figurait pour 14,000, dont 9,000 dans la ville 
capitale. D’après le recensement de 1835, le chiffre des habi- 
tants, sur toute l’étendue de la république, s’élevait Là 128,371, 
dont 23,000 attribués au département de Montevideo. De ces 
États il résulte que la république de l’Uruguay avait vu sa 
population s’augmenter d’environ 80 p. 0/0 dans l’espace de 
six années seulement. 

Il n’existe pas de recensement postérieur à celui de 1835, 
mais, en 1843, huit mois après le commencement du siège de 
Montevideo, et lorsque déjà une forte émigration avait eu lieu 
par suite du siège, un recensement précis a donné pour ré- 
sultat 31,189 habitants en dedans des tranchées de la ville 
assiégée. 

On voit, par ce chiffre comparé à celui de 1829, que la 
population de la capitale s’est presque quadruplèe dans le 
cours de douze années. 

Cette augmentation si considérable dans la population, et 
qui coïncidait avec l’activité, de jour en jour plus grande, des 
transactions de commerce, s’explique par ce qui suit : le pays 
recevait les émigrants de l'Europe dans le port de Montevideo ; 
les émigrés argentins, par le Paraoa et l’Uruguay, et ceux du 
Brésil, par les frontières de ce pays. 

La seule de ces émigrations dont on ait des données ofii- 


1 Chapitre I er , article 1 . 


© Biblioteca National de Espafii 



5 — ' 


cielles est celle reçue dans le port de Montevideo; elle s’élève, 
en sept années, à 48,000 âmes, chiffre qui représente presque 
les deux tiers de la population qui existait en 1829 sur tout le 
territoire. 

Un exemple fera comprendre l’énormité de la progression 
de cette émigration. 

En 1856, il est entré 998 Français. 

En 1842, il est entré 5,218 

Une progression tout aussi remarquable se fit sentir dans 
l’émigration italienne. 

En 1856, elle fut de 512. 

En 1842, elle fut de 2,515. 

La rapidité de ce progrès dispense de tout commentaire à 
l'égard des avantages que rencontrait la population laborieuse 
de l’Europe sur le sol fortuné de Montevideo. 

Après avoir indiqué le mouvement progressif de la popula- 
tion dans la république de l’Uruguay, par le bienfait de l’émi- 
gration, parallèlement avec ce qui s’était passé dans les Étals 
du Dord de l’Amérique, il nous faut donner quelques chiffres 
indicateurs du progrès des revenus de ce dernier pays, en rap- 
port avec son progrès industriel et commercial. 

Les revenus des États-Unis, 

en 1791 , étaient de 4,771 ,200 piastres, 
en 1821, étaient de 44,204,000 
en 1852, étaient de 54,500,000 

Ces chiffres démontrent que les revenus des États-Unis 
augmentèrent de trois fois leur valeur dans l’espace de trente 
ans, de 1794 à 1821, et, dans les onze années qui s’écoulè- 
rent, de 1821 à 1852, un- nouvel accroissement de 200 p. 0/0 
atteste la rare prospérité de nos voisins du Nord. 

A côté de ce tableau nous ne craignons pas de poser les 
chiffres des revenus de la république de l’Uruguay, car, si leur 
importance est relativement minime, leur progression n’en est 
pas moins remarquable, 

Les revenus généraux de la république de l’Uruguay, pen- 


e Bibi 



— G 


dant les trente-sept mois et demi écoulés du 1 er janvier 1829 
(époque de l'indépendance) jusqu’au 15 février 1852, s’éle- 
vèrent à la somme de 2,204,900 piastres, un réal et 5/4, ce 
qui donne pour commune une somme d’environ 700,000 pias- 
tres par an. 

Il faut remarquer que ces trois années furent un temps 
d’essais et d’épreuves pour les administrateurs et les adminis- 
trés dans ce pays soudainement éclos à la vie politique. 

Du 15 février 1852 au même jour 1855, l’importance des 
revenus n’éprouve aucune altération sensible; mais dès le 
15 février 1854 leur chiffre s’élève à 769,776 piastres; cette 
somme se trouve dépassée en 1835 par le revenu de 812,050 
piastres. Ici déjà ce pays laisse voir les prémices de ce qu’on 
est en droit d’en attendre par une augmentation de 27 p. 0/0 
en deux années seulement. 

Le 15 février 1836 les revenus s'élèvent rapidement à 
1,075,819 piastres. 

De 1836 à 1842 (période de sept années) les revenus se sont 
accrus de 500 p. 0/0, sans avoir égard aux chiffres exagérés 
qui figurent dans diverses branches du budget, et qui avaient 
pour base une valeur moindre que le chiffre écrit. Aussi, 
grâce à un examen scrupuleux du budget des recettes de 1 842, 
nous ne craignons pas d’être au-dessus de la vérité en l’éva- 
luant à 3,500,000 piastres 1 . 

Ces renseignements successifs sur les revenus de la répu- 
blique de l’Uruguay nous portent à dire quelques mots sur 
la situation financière que pourrait acquérir ce pays, si Dieu 
permettait, ce que nous espérons vivement, qu’il sortît enlin 
triomphant de la guerre qui le désole actuellement. 

Il est reconnu que les frais de l’administration générale 
d’un pays ne s’élèvent pas parallèlement avec l’accroissement 

1 La. piastre courante à Montevideo a une valeur effective cl invariable 
de 4 fr. 40 c., fixée à. 20 p. 0/0 au-dessous de la valeur métallique de la 
piastre forte d’Espagne. A Buenos-Ayrcs, au contraire, un papier-mon- 
naie sans valeur effective, parce qu’il est sans garantie, jette périodi- 
quement la perturbation dans les transactions commerciales. 


© Biblioteca National de Espaiïa 



— 7 — 


de ses revenus. Ainsi, dans les États-Unis, tandis que la po- 
pulation augmentait de 5,000,000, c’est-à-dire de la moitié 
du chiffre qu’elle avait en 1820, et tandis que les revenus se 
doublaient, les frais d’administration ne s’élevèrent qu’à 
475,000 piastres. Cette observation porterait â admettre que 
l’administration d’une ville de 10,000 habitants devrait coûter 
presque autant que celle d’une ville de 20 ou 50,000 habi- 
tants. Nous allons voir l’application de cette appréciation 
dans ce qui se passe dans la république de l’Uruguay. 

Le budget des dépenses de la république s’élève annuelle- 
ment à la somme de 7 à 800,000 piastres, à en juger par le 
dernier que nous avons sous les yeux, montant à 770,157 pias- 
tres 2 réaux. 

En admettant que les frais d’administration dans un pays, 
qui vit aujourd’hui sur son passif, c'est-à-dire en grande 
partie sur son crédit, soient augmentés jusqu’à 1,000,000 ou 
même 1,500,000 piastres, dans un état normal de prospérité 
qui ne saurait exister dans les circonstances exceptionnelles 
d’aujourd’hui ; si ces revenus regagnent, après quelques années 
de répit, le chiffre de 1842, 5,500,000 piastres, il est certain 
qu’une somme de 2,000,000 de piastres pourra être appliquée 
annuellement, soit à l’amortissement de la dette publique, soit 
aux progrès matériels du pays. Parmi ces progrès à souhaiter, 
nous nous hâtons de poser en première ligne les moyens de 
communication, comme les plus propres à activer la prospé- 
rité du pays, et à devenir par là même une source nouvelle 
d’augmentation pour ses revenus. 

Rien n’est plus probable, en effet, que la réalisation de notre 
calcul, car, la paix admise, le résultat que nous entrevoyons 
dépend simplement de la continuation du système liberal qui 
a produit le revenu de 5,500,000 piastres. Quant à la probité 
de l’administration elle marchera de pair avec la prospérité du 
pays dont elle est le garant, comme l’a prouvé l’administra- 
tion sévère et éclairée qui a commencé en 1842. 

Dans un pays où les revenus principaux proviennent des 
tarifs de la douane, l’activité du commerce a un rapport très 



— 8 — 


direct avec les revenus. Sur cette base nous donnerons quel- 
ques chiffres relatifs aux importations et aux exportations qui 
ont eu lieu par le port de Montevideo. On y verra que les im- 
portations ont été presque quintuples en treize années (1827- 
•1842), et qu’elles ont été triplées dans les six dernières 
années (1836-1842). 

Les exportations suivirent une progression analogue, comme 
le prouve le tableau suivant : 

Importations. Exportations. 

1827, 2,631,067 2,077,273...? 

1856, 5,597,437 3,444,938. ..5 

1842, 9,254,696* 7,32 J ,6G6...1 1 2 

Ce progrès, dans la balance commerciale de Montevideo, 
était le résultat obligé de l’accroissement du mouvement ma- 
ritime de ce port. Il est curieux d’en observer la progression. 

En 1850, Montevideo avait reçu 213 bâtiments d’outre-mer, 
c’est-à-dire provenant tant des ports d’Europe que du littoral 
atlantique de l'Amérique 3 4 . Ce nombre de vaisseaux augmenta 
rapidement comme suit : 

En 1836, 335 navires jaugeant 61 ,149 tonneaux ; 

En 1842, 824 navires jaugeant 158,623 id*. 

Ces documents suffisent pour faire comprendre dans quelle 
voie admirable de prospérité était entrée la république de l’U- 
ruguay, lorsque, avec l’année 1843, l’invasion de l’armée 
argentine vint tarir les sources heureuses de la félicité pu- 
blique. 

On se rappelle que notre but a été de comparer, toute pro- 
portion gardée , la prospérité de la république de l’Uruguay, 
dans son état normal, avec celle des États-Unis de l’Amé- 
rique du Nord. La progression considérable qui résulte du 
tableau qui précède sera d’autant plus digne de remarque qu’on 

1 Voir chapitre III, article 2. 

2 Idem. 

8 Idem. 

4 Idem. 


© Biblioleca National de Espaiïa 



— 9 — 


aura égard à la différence que doivent produire, en faveur des 
États-Unis , l’éducation, les aptitudes de leurs habitants, la 
politique, l’administration de leur gouvernement, enfin l’acti- 
vité morale et industrielle qui caractérise les colonies issues 
de la race saxonne, comparées aux aptitudes physiques et mo- 
rales des descendants de la race espagnole. 


III 

Pour se former une idée exacte de l’influence d’un système 
gouvernemental sur les progrès des populations qu’il régit, 
et afin de faire ressortir la différence profonde qui sépare le 
régime doux et protecteur de Montevideo du système oppres- 
seur et répulsif de Buenos-Ayres, nous soumettons au lecteur 
quelques détails sur la marche des provinces qu'on appelle la 
confédération argentine. 

Entre elles et la république orientale de l’Uruguay, il existe 
égalité parfaite du climat et des produits, et homogénéité de la 
population. Ce sont deux branches du même tronc, nées sous 
une même latitude et élevées de la même manière. 

Pour ne pas être accusé de partialité, nous recourrons aux 
renseignements que présente le travail deM. W. Parish 1 , livre 
qui a été calculé pour servir la cause du gouverneur Rosas 
en Europe , dans ce qu’il dit, autant que dans ce qu’il omet de 
dire. Nous puiserons aussi nos termes de comparaison dans 
un mémoire publié par D. Pedro d’Angelis, actuellement écri- 
vain officiel à Buenos-Ayres 2 . 

Population. — Le chiffre le plus bas de la population dans 
la province de Buenos-Ayres jusqu’en 1830 est celui de 1822, 
qui donnait 163,216 habitants. Sans égard à l’accroissement 
de cette population dans les huit années qui se sont écoulées 


1 Buenos-Ayres and the provinces ofthc Rio de la Plata. By sir W. 
Parish. — London, 1838. 

2 Memoria sobre el estado de la hacienda publica. Por D. Pedro de 
Angelis. — Buenos-Ayres, 1834. 


© Biblioleca National de Espafii 



10 — 


jusqu'en 1850, nous lui attribuerons le même chiffre comme 
base de comparaison avec celui de la population de la répu- 
blique de TUruguay. 

Rénublique de l’Uruguay. Buenos -A yres. 

-1830, 74,000 habitants. 163,216 habitants. 

1855, 128,256 id. 

En suivant la loi de cette progression pour Montevideo, la 
province de Buenos-Ayres aurait dû posséder, en 1835 , 
256,076 habitants. Nul renseignement officiel ne peut nous 
fixer quant à la réalité du chiffre de la population buenosay- 
rienne ; mais il est permis de juger les résultats du système de 
Rosas par rapport à la province qu’il gouverne par ceux qui 
ont été remarqués dans la ville capitale. 

La ville de Buenos-Ayres, qui comptait près de 80,000 
âmes en 1850, lorsque commençait le gouvernement du gé- 
néral Rosas, présentait à peine, dans ses longues rues désertes 
ou en état de démolition, une population de 40 à 45,000 âmes 
en 1842, situation désolée qui peut faire comprendre quel 
était l’état de la population dans la campagne. 

C’est précisément peudant ces sept années de la plus lourde 
dictature à Buenos-Ayres que nous avons vu l’accroissement 
excessif de la population et de la prospérité montevidéenne, 
favorisé par l’émigration des capitaux chassés par la terreur 
de Buenos-Ayres, moins cependant que par l'émigration des 
travailleurs européens. Aussi, en regard de la lugubre solitude 
des rues do Buenos-Ayres, une ville nouvelle s’élevait comme 
par enchantement aux portes de Montevideo l’ancienne. Quelle 
protestation plus flagrante pouvait-on attendre de la part d’un 
régime humain et civilisateur contre le système de la terreur, 
sous ses aspects les plus hideux, qui désolait Buenos-Ayres? 
C’est à la suite de cette situation différentielle des deux capi- 
tales que, tandis que Buenos-Ayres voyait sa population dimi- 
nuer de moitié, celle de Montevideo s’ôtait élevée à 34,189 
habitants en 1845, de 9,000 qu’elle comptait à peine en 1829. 

Commerce et revenus comparés, — Si de la comparaison 


© B>bi 



— H 


des deux populations nous passons à celle du commerce et des 
revenus sur les deux rives de laPlata, des résultats analogues 
seront le fruit de nos observations. 

Buenos-Ayres, de même que Montevideo, tire ses revenus 
principaux de la douane ; c’est donc par les revenus de cette 
provenance qu’il nous faut étudier l’activité commerciale dans 
l’un et dans l’autre pays. 

Les droits perçus sur les marchandises sont, terme moyen, 
les mêmes sur les deux rives de la Plata. Quant à la perception 
d’autres impôts, Buenos-Ayres possède, entre autres avantages, 
l’établissement des contributions directes, dont la république 
de l’Uruguay n’avait pas même conçu la pensée avant l’essai 
qui en a été fait dans la capitale en 4844, pendant le siège qui 
dure encore. 

Le revenu de la république de l’Uruguay, de 4829 à 4832, 
donne, terme moyen, le chiffre de 605,532 piastres. 

La rente de Buenos-Ayres, de 4822 à 4825, avait été de 
2,400,000 piastres. 

Transportons le chiffre de ces revenus à l’année 1830, épo- 
que de l’avénement du général Piosas, nous verrons qu’il a 
commencé son gouvernement avec des revenus quatre fois plus 
forts que n’en avait, terme moyen, Montevideo en 4 832 
(605,552). 

Eh bien! les revenus de Montevideo en 4 842 s’élevèrent 
(avant la guerre actuelle) à plus de 3,000,000 de piastres 
fortes, ou 3,600,000 piastres courantes de Montevideo, c’est- 
à-dire qu’ils se trouvaient quintuplés à la douzième année. 

Les revenus de Buenos-Ayres, en suivant la même propor- 
tion, auraient dû être, en 1842, de 12,000,000 de piastres; 
mais il n’en est rien, car le budget de 1844 estime les reve- 
nus probables à 54,471 ,920 piastres de papier-monnaie, soit 
au change de 45 piastres pour une piastre forte (2,298,128 
piastres). 

On reconnaîtra sans peine, dans la comparaison de ces chif- 
fres, les mêmes causes produisant les mêmes effets, et dans le 
mouvement de la population et dans celui du commerce. S’il 


© Biblioleca National de Espaiïa 



— 12 


en fallait une preuve de plus, nous la trouverions dans le 
budget préparé pour 1850, année qui comble Buenos- Ayr es de 
tous les bienfaits quelle attendait de la ruine de Montevideo, 
dont elle absorbe la population et le commerce. Ce budget, en 
effet, évalue les revenus probables de Buenos-Ayres, pour 
4850, à 4-0,000,000 de piastres de papier-monnaie, ce qui 
représente, toujours au change de 15 piastres pour une, 
2 , 666 , 666 . 

On jugera si une si faible augmentation dans les revenus de 
Buenos-Ayres, obtenue au prix de huit années de guerre, de 
mines et de désolations de tout genre, balance, pour le com- 
merce étranger, la ruine presque totale de ses rapports avec 
Montevideo, et, après avoir juge, on sera convaincu que Rosas, 
semblable au génie de la destruction, a détruit pour détruire ; 
mais il n’a rien élevé en remplacement de ce qu’il a détruit. 
Telle est, au point de vue philosophique, politique, commercial, 
maritime et surtout social, telle est la mission à jamais déplo- 
rable que le général Rosas s’est imposée. 

IV 

Pour se faire une idée de la vérité de nos assertions et delà 
j ustesse du jugement porté sur le général Rosas, écoutons pour 
un instant un de nos amis analysant le livre du diplomate an- 
glais sir W. Parish, de ce livre calculé, on le sait, pour plai- 
der la cause du gouvernement de Buenos-Ayres. 

« Laissons parler M. Parish lui-même. Selon lui, les impor- 
te tâtions anglaises 1 dans la Plata, leurs valeurs représentées 
« en livres sterling, et chaque série d’années estimée à une 
« moyenne annuelle (arrérage) ont suivi la progression sui- 
« vante : 


De 1822 à 1825 

L. 

909,330 par an, 

De 1829 à 1837 

L. 

643,291 par an, 

Différence 

L. 

266,059 chaque année. 


1 Celles des autres pays suivaient naturellement la même progression. 


@ Biblioteca National de E: 



— 13 — ■ 


« Sir Woodbme Parish appelle les quatre années de la pre- 
« mière période (innées de 'paix;. elles ont élé effectivement 
« celles de la plus grande prospérité de Buenos-Ayres; celles 
« de son apogée politique, commercial et même littéraire, 
« sous les gouvernements qui établirent le système représen- 
« tatif, proclamèrent la tolérance en matière de religion, fon- 
ce dèrent les banques et les écoles publiques, consolidèrent la 
« dette nationale et pour la rembourser créèrent le crédit pu- 
ce blic. 

ce Mais M. Parish n’établit aucune classification pour les 
« neuf années qui composent la deuxième période, comme s’il 
cc avait craint de déclarer publiquement que ces années de 
ce déficit et d’arriéré appartiennent toutes au gouvernement 
cc dictatorial et irresponsable de Rosas. Le résultat indubita- 
cc ble est que, pendant les années de la dictature, les importa- 
« tions ont été de près d’un tiers moindres que pendant les 
« années des gouvernements d’ordre et de civilisation. Mais 
« M. Parish a pris le plus grand soin de cacher la cause de 
« cette différence, et de ne pas révéler à la nation anglaise le 
cc système du gouvernement de Buenos-Ayres à chacune des 
c< époques qu’il compare. De quoi servait cependant auxfabri- 
« cants et producteurs anglais la connaissance du fait, si on 
« les laissait dans l’ignorance de la cause dont il était le ré- 
« sultat? 

« M. Parish reproduit plus loin un état comparatif des im- 
« portations sur nos marchés d’étoffes de coton, de fil, de 
« laine, et de soie, dans les proportions suivantes : 


De 1822 kl8i3, 

Moyenne annuelle en yardes. 


Cotonnades, 

Toileries, 

Lainages, 

Soieries, 


10 , 811 , 762 . 

996 , 467 . 

159 , 037 . 

16 , 612 . 


De 1834 k 1837, 

Moyenne annuelle en yardes. 

1 8 , 131 , 764 . 
1 , 176 , 941 . 
100 , 183 . 
15 , 047 . 


« L’auteur appelle l’attention sur l’augmentation presque 
« double des tissus de coion , sans comprendre ou en ayant 


© Biblioleca National de Espaiïa 



il — 


a soin de cacher que c’est une preuve très éloquente de la 
<c décadence de Buenos-Ayres, puisque, à mesure que l’intro- 
« duction des tissus consommés par les gens pauvres s’accroît, 
« les étoffes de laine et les soieries, objets réservés pour les 
« familles aisées, diminuent considérablement pendant les 
« années de la dictature de Rosas. Ce fait est encore plus re- 
« marquablc, si l'on prend garde que, dans la dernière des 
« périodes comparées, la population de Buenos-Ayres avait 
«considérablement diminué; ainsi une consommation plus 
« grande d’étoffes de coton, pour une population moindre, 
« démontre clairement la marche rétrograde et la pauvreté de 
« la population qui reste. 

« Le livre du diplomate anglais nous révèle une autre vé- 
« ritê qui opprime la pensée et le cœur; c’est sans doute pour 
« cela qu’il se borne à l’exprimer dans le froid langage des 
« chiffres. 

« Nous voulons parler du commerce des armes et des mu- 
« nitions de guerre. En 1830, lorsque Rosas, arrivant à peine 
« au pouvoir, n’avait pas encore pu développer son système 
« d’extermination, la valeur des armes introduites d’Angle- 
« terre fut de : 


En 1831, 

L. 

158. 

En 1832, 

— 

445. 

En 1834, 

elle s’élève à 

3,035. 

En 1833, 

— à 

6,588. 


« Ainsi, pendant que, sous le système meurtrier de Rosas, 
« la consommation des objets qui révèlent la richesse et les 
« habitudes de civilisation des peuples diminue d’une ma- 
« nière désespérante, on voyait s’augmenter, dans une horri- 
« ble proportion, celle des instruments de guerre et de des- 
« truction, que le protégé de sir W. Parish faisait répandre 
« sur tout le territoire de la république, pour en décimer les 
« populations. Ce fait, d’une éloquence si hideuse, n'a arraché 
« à l’auteur ni une observation, ni une seule parole; etpeut- 
« être n’en aurait-il pas fait la moindre mention, si les armes 
« et les munitions de guerre ne devaient pas figurer dans un 


© Biblioleca National de Espaiïa 



— 15 


« état général d’importation. Et qu’on ne dise pas qu’il ne 
« pouvait descendre à de si minutieux détails, car ce fait inté— 
« ressait bien autrement le gouvernement et la nation britan- 
« nique, l’humanité tout entière, que le soin que prend 
« M. Parish de nous raconter de la manière la plus minu- 
« tieuse de quels stratagèmes il se servait pour détruire les 
« fourmis, qui, malgré toutes ses précautions, mangeaient 
« son sucre et ses confitures. 

« Mais l’auteur diplomate arrive à un point pour lequel il 
« ne mérite ni pardon ni excuse. Il reconnaît que pendant 
« l’occupation de Montevideo par les Portugais et les Brôsi- 
« liens, son commerce était extrêmement insignifiant (p. 550); 
« que ce commerce s’accrut rapidement depuis l’indépen- 
« dance de la bande orientale, et que Montevideo est devenu 
« comme une espèce d’entrepôt pour l'approvisionnement des 
« provinces argentines, à ce point que les étoffes étrangères 
<c ont atteint, en 1836, le chiffre de 3,500,000 piastres fortes, 
« tandis que les exportations s’élèvent presque à la même 
« somme, et constituent aujourd’hui une partie importante 
« des retours dans la balance générale du commerce du Rio 
« de la Plata. 

« Le montant des importations, ajoute M. Parish, a dimi- 
« nuê d’autant à Buenos- Ayres. Voilà deux marchés de la 
« Plata mis en opposition; voilà donc déclarés, par un agent 
« public de la Grande-Bretagne et par l’irrésistible langage de 
« la statistique officielle, la grande décadence du commerce 
« cle Buenos-Àyres depuis 1829, et les progrès prodigieux 
« de celui de Montevideo pendant la même période. 

« Sir Woodbine Parish, obligé d’expliquer cet intéressant 
« phénomène aux producteurs et fabricants de son pays, donne 
« pour toute raison l’indépendance de la bande orientale et la 
« réduction des droits d’importation à Montevideo ; raison 
« non-seulement pauvre et défectueuse , mais encore fausse 
a dans son essence même, puisque les droits, à Montevideo,- 
« étaient les mêmes qu’à Buenos-Ayres. Mais il ne dit pas un 
« mot de la manière dont sont gouvernés les deux pays dont 



— 46 


« il compare le commerce; il tait soigneusement que cette dé- 
« cadence du commerce de Buenos-Ayres commence en 
« même temps que le gouvernement irresponsable et sangui- 
« naire de Rosas, et continue avec lui, et que les progrès de 
« Montevideo naissent et grandissent avec le système constitu- 
«. tionnel, responsable, parfaitement libre, franc et ouvert, 

« qui régit le pays depuis son indépendance. 

a Voilà ce que n’a pas dit M. Parisli, et c’était la seule 
« chose qu’il fût dans Y obligation de faire connaître au peuple 
« et au gouvernement anglais, parce qu’une fois qu’il aurait 
« révélé la cause de la décadence du marché de Buenos-Ayres 
« pour f’industrie et les produits manufacturiers de la Grande- 
« Bretagne, on y aurait appliqué le remède avant que le mal 
« arrivât, comme il est enfin arrivé à son comble. 

« Assez d'exemples. M. Purish n’a fait dans son livre que ce 
« qu’ont fait en général les agents étrangers qui, à diverses 
« époques, ont résidé dans Je Rio de la Plata. Et c’est pour 
« cela que leurs gouvernements et leurs pays sont restés dans 
« l’ignorance la plus complète de ce qu’est réellement le dia- 
« bolique système de cette effrayante ■personnification, qui 
« vient occuper au milieu du dix-neuvième siècle la première 
« place parmi les tyrans dont les biographies composent le 
« martyrologe des peuples. Les cris de ses victimes, l’appel 
« que tant de fois elles ont porté devant les nations civilisées 
« et chrétiennes, ont manqué d’autorité et ont été pris pour 
« l’expression mensongère des luiines de parti, par le contraste 
d qu’ils offraient avec des livres comme celui de sir Woodbine 
« Parish, ou tout au moins avec le silence approbateur des 
« agents étrangers. 

« C’est là une vérité bien amère, une vérité reconnue et 
« sentie par tous les hommes de bonne foi qui ont parlé des 
« crimes de Rosas loin du théâtre sur lequel il les commet. Ils 
« ont toujours été démentis en leur disant qu’aucun agent 
«. étranger ne résiderait auprès d’un pareil gouvernement, ou 
« qu’il ne manquerait pas de dénoncer de si énormes crimes. 

« Aucun d’eux, en effet, ne les a jamais dénoncés. Ils ont 


© Biblioleca National de Espaiïa 



— 17 — 

« vu les faits, ils ont bien compris le système, ils l’ont con- 
« damné avec dégoût ; mais tremblants ou fascinés à la vue 
« de cet homme qui les remplissait d’horreur, il n’en est pas 
« un seul qui ait osé, jusqu'à présent, déclarer ouvertement, 
« en présence du criminel, une vérité dont ils sont tous péné- 
« très, qu’il est essentiel que le monde entier connaisse, et 
« qu’ils auraient dû proclamer hautement et de la manière la 
« plus énergique. » 

De son côté, l’écrivain officiel du gouverneur Rosas, don 
Pedro de Angelis, dans le mémoire que nous avons déjà cité, 
s’exprime comme suit (pages 130 et 131) : 

« Des bâtiments provenant d’outre-mer qui, dans les années 
« antérieures, passaient debout devant Montevideo, commen- 
« cent à regarder aujourd’hui ce port comme le terme naturel 
« de leur voyage. Ils y déchargent leurs marchandises ven- 
te dues, et cc n’est que lorsqu’ils ne trouvent ni acheteurs ni 
« produits d’échange qu’ils viennent les chercher dans notre 
« rade. Le gouvernement de Montevideo n'omet rien pour faire 
« de son port principal un foyer d'activité commerciale et de 
« spéculation lucrative. » A la page 217, le même écrivain 
ajoute : « Nous avons donc à contre-bal an cer l’avantage natu- 
« rel d'un port mieux abrité que notre mouillage, ainsique 
« l’avantage artificiel d’un môle que nous n’avons pas avec 
« l’économie et les commodités qui s’y rattachent pour le 
« commerce; enfin l’avantage d’une législation plus libérale, 
« qui commence à transformer en port franc la rade de Mon- 
« tevideo. » 

Ces citations, la dernière surtout, suffiraient pour expliquer 
l’acharnement qu’a mis le gouvernement de Buenos-Àyres à 
détruire la prospérité merveilleuse qui s’élevait dans Montevi- 
deo, comme une protestation contre le régime hideux de Bue- 
nos-Àyres. En effet, il fallait que la prospérité de Montevideo 
cessât pour que la fortune de Rosas pût s’élever; là était le 
to be or not to be de sa dictature. 


2 




De ce qui vient d’être dit, il ressort évidemment que la cause 
des résultats différentiels obtenus sur les deux rives de la Plata 
est tout entière dans la différence des deux systèmes qui ré- 
gissent les deux pays. Ces résultats sont à la fois le jugement 
des deux systèmes : la condamnation des maux apportés par le 
système inique d'une part , et d’autre part la justification du 
système libéral, qui est celui de Montevideo. 

Il n’est pas inutile de dire en peu de mots quelle est la con- 
texture de chacun de ces syslèmes. 

Celui qui a prévalu, à Montevideo, depuis l’indépendance 
et l’organisation politique de ce pays, en 1830, est fondé sur 
le droit écrit et promulgué. 

Ce droit repose sur le respect des droits primordiaux de 
l’homme, sur la base de toute société: sécurité de la vie, de 
la famille, de la propriété ! 

« Nul ne peut être châtié sans forme de jugement et sans 
« une sentence légale prononcée par qui de droit, selon la loi 
« écrite. 

« La propriété est inviolable : la confiscation des biens est 
« abolie; tout homme peut acquérir, commercer, léguer à sa 
« famille ce qu’il possède, quelles que soient ses opinions et 
« sa conduite politiques. 

« Tout homme peut exercer ses facultés morales et physi- 
« ques dans tout ce qui ne saurait nuire â autrui. 

«L’émigration, le commerce, l’industrie étrangère j ou is- 
« sent, sous l’empire des lois fondamentales et écrites du pays, 
« des plus amples franchises. » 

Telle est la base et le but de la constitution de la république 
de rUruguay, à l’ombre de laquelle les progrès inouïs que 
nous avons signalés se développèrent avec bonheur, depuis 
l’époque de son indépendance (1829) jusqu’à celle où le gou- 
verneur de Buenos-Ayres, en vue des intérêts de sa seule die- 



— 19 — 


tature, vint jeter, en 1842, sur le pays qu'il allait dévaster, 
ce cri fameux : Et deïenclaest Carthago! 

Le système imposé à Buenos-Âyres, dès 1850, par le gou- 
verneur Rosas, durant sa première administration, s’est déve- 
loppé complètement dès 1855, époque où a commencé la 
seconde administration qui dure encore. 

11 a pour base : 

1° L’abrogation du droit écrit et promulgué qui se trouve 
remplacé par la volonté et l’arbitraire de V homme, sans frein, 
sans limites, sans responsabilité; 

2° La révocation de toutes garanties légales et naturelles 
pour la vie de l’homme; l’assassinat sans forme de procès ; le 
meurtre du citoyen dans les rues, sur les places publiques, 
jusqu’au sein de la famille et du foyer domestique ; le meurtre 
du prisonnier de guerre après la victoire; l’exécution du 
prêtre, de la femme, etc., le tout converti en moyens de gou- 
vernement ; 

5° La révocation de toutes garanties pour la propriété ; la 
confiscation des biens solennellement décrétée, et ce décret 
exécuté sans forme de procès, et par conséquent sans nulle 
sentence légale ; 

4” La révocation de toutes autres garanties ; en un mot, la 
terreur dominant les esprits, l’arbitraire détruisant jusqu’à 
l’idée de la sécurité, énervant l’intelligence et le bras de 
l’homme à cause de l’insécurité du travail, de l’insécurité des 
biens acquis, de l’insécurité de la conservation, de l’insécurité 
de la transmission. 

Tels sont les bases et les effets de l’horrible dictature qui 
pèse sur la malheureuse province de Buenos-Ayres. 

Les preuves complètes, officielles, irrécusables de ce sys- 
tème ont été publiées sous notre nom *, sans que jamais on ait 
pu en attaquer l’authenticité. On comprend qu’il se trouvât 


1 Apuntes hisloricos sobre las agresiones ciel dictador Argentine), 
D, Juan Manuel Rosas, contra la independencia de la républica oriental 
del Uruguay. Por D. Andres Lamas. — Montevideo, 1849. 


© Biblioteca National de E: 



— 20 — 

dès îors nécessairement en opposition ouverte et radicale avec 
les intérêts et les besoins de l’émigration et du commerce de 
l'Europe, car il les contrariait, non-seulement dans leurs be- 
soins matériels, mais même dans les idées intimes des cou- 
tumes religieuses, morales et politiques de Y émigrant. 

De cet antagonisme résulta nécessairement une lutte per- 
manente, intime, irréconciliable, car il devenait impossible, 
pour la population étrangère, d’exercer librement les droits 
que lui assuraient les traités et la protection de son gouverne- 
ment. 

Nous ne résisterons pas au désir de revenir, à ce sujet, à 
ce que nous avons dit dans nos Apuntes kistoricos. 

Le système de Rosas peut encore acquérir un nouveau dé- 
veloppement ; car, bien qu’il ait vaincu la résistance armée 
qui s’élevait dans son pays, bien qu’il s’y soit fait proclamer 
maître absolu et indispensable de la vie, de la fortune, même 
de Y honneur (textuel) du peuple qu'il opprime, son système 
est cependant encore incomplet , grâce à cette résistance in- 
térieure, continue qui a paralysé l'essor de sou développement. 

Ce système ne saurait être complété par Rosas qu’en isolant 
nos pays de la civilisation européenne, ou en faisant plier, 
sous son joug de fer, les intérêts européens jusqu’au degré 
d’abaissement qu'il est parvenu à imposer aux intérêts de sa 
nation. 

11 est parfaitement inutile de démontrer jusqu’à quel point 
ce système devient incompatible avec la civilisation et les 
progrès du commerce. Toutefois nous craignons fort que les 
statisticiens étrangers n’aient pas prêté suffisamment attention 
à cette face si importance, si intéressante de la lutte actuelle. 
Peut-être, s’ils ont compris la nécessité absolue oh se trouve 
Rosas d'affecter fâcheusement la situation des intérêts étran- 
gers, peut-être, disons-nous, ont-ils pensé que le pouvoir des 
grandes nations était suffisant, par sa seule action morale, 
pour les mettre à l’abri de toute éventualité. 

Mais, dans cette hypothèse encore, nous pensons qu’ils sont 
tombés dans une grave erreur. 


© Bi blic 



— 21 — 


Les intérêts européens, dans oe.pays, seront toujours plus 
efficacement protégés par la force des principes que par celle 
des armes, par la moralité de nos gouvernements, bien plus 
que par les traités ou les exigences européennes. 

A ce sujet nous craignons, et le disons sans hésiter, que les 
pouvoirs européens ne se soient exagéré leurs propres forces; 
qu’ils ne les aient pas calculées en rapport avec les distances 
et eu égard aux localités. Nous craignons encore que, dans le 
Rio de la Plata, il ne puisse se présenter un état de choses tel 
que ces forces européennes devinssent inefficaces; un état de 
choses tel, en un mot, qu’il devînt difficile de décider s’il con- 
viendrait davantage aux cabinets européens de renoncer à 
leurs rapports avec le Rio de la Plata et ses affluents, que 
d’ouvrir ces magnifiques canaux à leur commerce par la force 
des armes. 

Cet état de choses, que nous nous bornons à signaler, forme 
précisément le but de tous les efforts de Rosas. Vers ce but 
tendent, non-seulement tous scs actes, mais encore toutes ses 
aspirations, et il atteindrait inévitablement ce but par son 
triomphe définitif dans la guerre qu’il soutient aujourd'hui 
contre Montevideo. 

Cette aspiration de la part de Rosas est complètement lo- 
gique, eu égard à son système de dictature , elle est par con- 
séquent nécessaire au but qu’il se propose. C’est ce que nous 
espérons démontrer avec quelque succès. 

L’existence d’étrangers, jouissant des immunités que leur 
octroient le droit des gens et celui des traités, produit, sous le 
régime de Rosas, deux législations et deux faits qui sont en 
parfait état de lutte permanente. 

En effet, la population se divise en deux classes : d’une 
part, les nationaux dépossédés de toute protection pour leur 
vie, pour leurs biens, pour le fruit de leur travail ; soumis à la 
volonté absolue, tyrannique d’un homme; en un mot, se 
trouvant dans l’impossibilité d'acquérir ou sans garantie de 
conservation ; d’autre part, les étrangers ayant droit à être pro- 


© Biblioleca National de Espaiïa 



tégésdans leurs personnes, dans leurs biens, dans leurs indus- 
tries, ayant capacité pour acquérir et capacité pour conserver. 

Ce dualisme ne peut se maintenir longtemps; un de ces 
faits doit dominer l’antre; ils ne peuvent co-exister. 

Si le triomphe reste au fait, qui est aujourd’hui l’état nor- 
mal de l’étranger, à l’exclusion de nous autres enfants du pays, 
un gouvernement régulier s’établira sous l'empire de la civi- 
lisation et de la paix ; la loi dominera. Dès lors, le système 
deRosas deviendra impossible; il disparaîtra. 

Si le fait contraire venait à triompher, celui qu -pour notre 
hante , on ose appeler principe américain , une situation tout 
opposée naîtrait pour les intérêts européens ; l’arbitraire et la 
barbarie déborderaient toutes limites; ce serait l'anéantisse- 
ment du droit dont jouissent les étrangers. Alors le système de 
Rosas aurait triomphé. 

Rosas comprend toute la portée de ce dilemme, et il est 
juste de dire qu’il l’affronte sans peur. 

Il ne pouvait chercher la solution de ce dilemme en dehors 
des éléments qui forment son pouvoir; il a eu donc recours en 
premier lieu aux restes de l’éducation coloniale, c’est-à-dire 
qu’il a dû s’étayer des parties basses de la population chez les- 
quelles les traditions espagnoles de haine ou de répulsion 
pour l'étranger s’étaient conservées vivaces. 

L’amour exclusif et excessif de tout ce qui tient au sol est 
un trait profond et caractéristique de la physionomie morale 
de la race espagnole. 

Dieu nous garde de condamner ce sentiment, source très 
pure d’amour et de vertu patriotiques ; il est la base naturelle 
de tout esprit de nationalité robuste et puissant. Mais ce sen- 
timent, ainsi que les plus nobles instincts qui vibrent au cœur 
de l’homme, est sujet à s’égarer; et une fois égaré, il est plus 
capable que tout autre sentiment politique de faire rétrogra- 
der une société jusque vers la barbarie. Ne l’a-t-on pas vu, en 
effet, uni à la croyance religieuse avec laquelle il s’identifie si 
bien, nourrir l’esprit de la nationalité espagnole durant les 
sept cents ans qu’a duré sa lutte héroïque contre la dornina- 


© B’bi 



— 23 — 

tion des Maures? Depuis lors, conduit dans une fausse voie, ce 
même sentiment, si noble pourtant, a fait perdre à notre an- 
tique métropole, dans le cours de peu d’années, le haut rang 
qu’elle était parvenue à occuper parmi les puissances euro- 
péennes. 

L’Espagne, en effet, s’était mutilée depuis l’expulsion de la 
population juive et arabe, qui causa la perte de la plus grande 
partie de son commerce et de la richesse de ses arts et de son 
industrie. Sa répugnance à fréquenter les marchés étrangers 
réduisit peu à peu le mouvement de sa navigation et de son 
commerce; cette résistance obstinée à tout ce qui n’était pas 
la chose indigène l’isola de l’Europe à l’époque de la renais- 
sance des lettres et des arts. Toutes ces causes ne purent être 
balancées, ni par sa gloire militaire ni par la vigueur de sa 
nationalité, et elle fut précipitée dans la déplorable décadence 
où nous la voyons aujourd’hui. La législation des Indes avait 
pour but de développer, dans les colons d'Amérique, cette 
face du caractère national de l’Espagne par des moyens di- 
rects et spéciaux. L’Espagne, qui possédait un territoire de 
plusieurs centaines de mille lieues carrées, et20,000,000 d'ha- 
bitants dans l’Amérique du Sud, dont elle était séparée par 
l’Océan, l’Espagne s’attachait à séquestrer ces immenses co- 
lonies du commerce du monde entier, et la politique, comme 
l’Église, s’efforça sans cesse d’augmenter la répugnance qu’elle 
avait pour l’étranger, comme moyen le plus efficace d’accomplir 
ce séquestre. 

Dans les populations peu éclairées ce but est facile à obte- 
nir ; l'homme inculte regarde toujours avec envie toute espèce 
de supériorité, ou repousse avec dédain tout ce que son intel- 
ligence ne peut pas comprendre. L’Inca qui jette avec mépris 
le livre que lui présentait le stupide Valverde, parce que ce 
livre ne disait rien à son ouïe, est une image parfaite de ce 
sentiment. 

Notre révolution a dû affaiblir ce sentiment, l’arracher 
môme presque radicalement de l’esprit de la parlie éclairée 
de nos populations ; mais il en est resté des germes dans l’es- 


e Bibi 



— 24 


prit des masses appelées, par les nécessités de leur existence, à 
vivre loin du contact de la civilisation. Il existe donc encore, 
et peut prendre une grande force au préjudice de tous. 

Rosas s’est attaché à produire la haine contre l’étranger, et 
à faire de cette haine un 'principe américain. 

Il s’est efforcé, dans ce but, d’égarer le sentiment de la na- 
tionalité, qui est si puissant dans les populations viriles et 
pastorales comme les nôtres. L’habitant de nos campagnes, 
qui trouve en elles de quoi satisfaire tousses besoins, qui peut 
dormir à l’intempérie, se nourrirdela viande de nos troupeaux, 
se désaltérer à l’eau pure de nos rivières, est susceptible de 
porter l’exagération de l’esprit de nationalité à un degré plus 
élevé que celui qu’atteignirent nos pères les Espagnols, dont 
nous venons de signaler les erreurs. 

Ce sentiment une fois perverti, porté à l’excès auquel il peut 
atteindre , notre décadence ne serait pas comme celle de l’Es- 
pagne, qui semble s’endormir, après une haute fortune et une 
grande gloire, sur ses lauriers fanés: nous retournerions rapi- 
dement à un état presque primitif, et l’œuvre delà civilisation 
rétrograderait pour des siècles. Alors, malheur à tous ! 

Notre civilisation est actuellement à l’état d'embryon; elle 
ne saurait croître et se développer que par la civilisation et 
l’industrie de la population étrangère, qui se mêlera à la nôtre 
et s’acclimatera sur notre sol, qu’elle exploitera. Alors seule- 
ment nous nous suffirons à nous-mêmes, quand nous aurons 
pu peupler nos déserts , généraliser l’éducation et la civilisa- 
tion, et préparer les éléments d’une industrie américaine. 

La ligne qui nous est tracée dans cette voie est la seule qui 
puisse nous porter à un haut degré de progrès de civilisation 
et à une solide et véritable indépendance : c’est celle que nous 
a indiquée l’Amérique du Nord. Là, la population étrangère a 
été appelée par la libéralité et la protection des lois ; là, la 
population étrangère s’est acclimatée facilement, parce qu’elle 
a rencontré tout d’abord les jouissances du citoyen ; là, on 
abandonnait entièrement les vieilles et absurdes restrictions 
qui pouvaient gêner l’exercice de toutes les industries. C’est 



— 25 — 


ainsi qu’en un demi-siècle les États-Unis ont quintuplé leur 
population et leurs revenus; c’est ainsi qu’on a vu jaillir de 
leurs forêts profondes des prodiges de civilisation et de ri- 
chesse, en donnant à tous la liberté du travail, les moyens de 
s’enrichir ; en protégeant le droit, le travail et la richesse de 
tous; en ne se préoccupant ni des croyances, ni des opinions, 
ni de la manière de vivre des colons; en ne leur demandant 
pas d’où ils viennent ni où ils vont; en un mot, en laissant 
l’homme dans le libre exercice de toutes ses facultés, à la seule 
condition de ne pas porter préjudice à autrui et de ne pas 
troubler l’ordre public. 

Ici même, parmi nous, à Montevideo, n’avons-nous pas un 
exemple frappant de cette doctrine? En laissant faire, Mon- 
tevideo n’a-t-il pas vu en peu d’années quadrupler sa popula- 
tion, son commerce, sa richesse? N'avons-nous pas tous vu, 
ainsi que l’eau jaillissant de la pierre touchée par la verge de 
Moïse, s’élever, comme par enchantement, une ville nouvelle 
à côté de l’ancienne cité, dès que la population étrangère a pu 
toucher notre sol fortuné et y travailler en toute liberté? 

C’est donc là qu'est le grand principe, et hors de lui il n’y 
a qu’abaissement et humiliation. 

Pour obtenir l’augmentation de notre population, nous avons 
besoin de stimuler, de protéger l’émigration étrangère; elle 
nous donne un accroissement d'industrie et de progrès ; elle 
nous donnera son exemple pour faire connaître et apprécier 
de tous nos concitoyens le prix de l’inviolabilité du droit de 
l’homme et de la paisible et libre application de ses forces ; elle 
nous donne son exemple encore pour faire aimer le bien-être, 
la vie laborieuse et honnête que ce bien-être produit et l’exis- 
tence de l’ordre légal qu’il assure. 

Alors les intérêts industriels, qui sont des intérêts d’ordre, 
donneront stabilité à nos institutions et à nos gouvernements. 
Nous croyons avec M. Michel Chevalier qu’à notre époque 
l’industrie balance les intérêts militaires qui, jusqu’à ce jour, 
avaient gouverné le monde , et que la prophétie d'Isaïe qui 
annonçait il y a trois mille ans qu’un jour viendrait où les fers 


© Biblioteca National de Espaiïa 



des lances se transformeraient en socs de charrue, est sur le 
point de s’accomplir. 

La différence qui existe entre notre manière de comprendre 
les intérêts américains et la manière dont Rosas les envisage 
au point de vue de ses idées propres et des nécessités vitales 
de son système, forme le point culminant de la question ac- 
tuelle. 

La différence que nous signalons a porté Rosas, dans l’in- 
térêt d'une tyrannie sauvage, à chercher la solution de cette 
question dans la domination des intérêts étrangers par son 
intérêt propre. 

13e cette même différence est née aussi la bonne harmonie 
qui n’a jamais cessé d'exister entre les prétentions des étran- 
gers et les prétentions des ennemis de Rosas; de là enfin leur 
union nécessaire, indissoluble, et leur commune destinée. 

Rosas a fait tout ce qui lui a été possible pour soulever 
contre les étrangers le sentiment de la nationalité américaine. 
Il a fait revivre les souvenirs éteints de l'Europe conquérante 
et despotique, il lui a attribué des vues d’ambition territoriale, 
enfin il l’a représentée partout comme un ennemi naturel, 
armé de menaces et de projets sinistres. En vain les faits, la 
saine raison, le simple sens commun ont protesté contre ces 
suggestions perfides et ces trompeuses alarmes; en vain l'his- 
toire des collisions de Rosas avec les étrangers démontre 
quelles n’ont pas d’autre cause que les violences et les spolia- 
tions de son système de tyrannie; d’autre but que de cacher 
ces violences et ce système derrière une domination ordonnée 
en apparence , mais au fond essentiellement brutale; en vain 
la conduite même des gouvernements étrangers, dans ces épi- 
sodes si tristes, démontre évidemment que l’Europe ne se 
jetterait pas dans une tentative insensée de conquête, quand 
bien même elle n’en serait pas détournée par les hautes raisons 
d’équilibre politique qu’elle a adoptées pour maintenir la paix 
du monde. 

L’omnipotence des intérêts industriels va se substituant 
dans notre siècle aux entreprises guerrières, au moyen d’opé- 



27 


rations mercantiles; il faut des débouchés pour le commerce 
et non des fleurons pour les couronnes de l’Europe. 

Le génie de l’Europe industrielle comprend, en effet, que 
le commerce lui donnera, dans ces régions, tout ce qu’elle 
peut raisonnablement espérer d’en obtenir sans se jeter dans 
des guerres éloignées et ruineuses, dans la guerre de con- 
quête qui lui créerait de graves embarras sans compensations. 

Ceux qui ont à cœur et qui aiment avec pureté et sincérité 
les intérêts et la dignité véritable de l’Amérique, ont mis hors 
de doute que ces pays doivent donner à l’Europe tout ce 
qu’elle leur a demandé jusqu’à ce jour, c’est-à-dire liberté, 
sécurité pour tous les intérêts commerciaux, et respect pour 
les droits individuels.. Ces bases des rapports internationaux 
doivent être établies pour la convenance de nos pays, par 
égoïsme même, si ce n’était par esprit de justice et dans l’in- 
térêt de leur avenir. 

En accordant ces droits, que nous ne pouvons refuser aux 
Européens sans manquer à la justice, notre propre dignité 
américaine sera mise à l’abri de toute atteinte, et les motifs 
futiles, quelquefois même peu convenables, qui nous tiennent 
en dispute permanente avec les consuls et les commandants de 
station, n’auront plus leur raison d’être, car le jour où nous 
nous respecterons nous-mêmes, nous serons respectés. 

Cependant Rosas ne cède en rien de ses prétentions, par la 
raison qu'il lui est impossible de faire une concession. Il a 
compris qu’il n’y a pour lui nul moyen terme; il sait que le 
droit est semblable au soleil, qui ne saurait donner partie de 
sa lumière; c’est pourquoi il a employé toute la vigueur de 
son vouloir à influencer et diriger l’esprit des populations 
arriérées de son pays. Dans ce but, il s’est présenté à leurs 
yeux, comme partie civile dons toutes les questions soulevées 
par ses propres attentats; il a applaudi à toutes les manifes- 
tations de l’esprit rétrograde et, très récemment, au momeut 
où, pour consommer la conquête'de Montevideo, il cherchait 
-à tranquilliser l’Europe sur ses intentions ultérieures , il n’a 
pas craint de voter des actions de 'grâces au sénat de Nicara- 


© Biblioteca National de E: 



— 28 — 


gua , espèce de divan américain, qui vient de formuler en une 
loi des principes dignes du moyen âge. Cette loi est, dans 
l’esprit et dans la lettre , le code des Indes, inventé par l’Es- 
pagne, dans l’intérêt exclusif de son régime colonial, etRosas 
n'hésite point à le présenter au monde comme la Table de la 
Loi , dans ce qu’il appelle les principes américains. 

Ce système de prédication constante, au moyen de la presse, 
qu’il tient à sa dévotion par la peur et par l’argent, dans 
Buenos-Ayres, et par le dernier de ces moyens à l’étranger, 
mérite d’être dévoilé. 

Le titre de défenseur héroïque du continent américain , 
dont Rosas se décore, et qui pourrait paraître puéril, ne serait 
pas cependant sans avenir s’il pouvait consommer les projets 
qui l’occupent, l’œuvre qu’il a été sur le point d’accomplir, 
en s’emparant de Montevideo. 

L’investigation des mobiles qui portent Rosas à égarer le 
sentiment national dans les classes peu éclairées de son pays, 
nous éloignerait trop du but principal que nous avons en vue; 
nous continuerons donc à examiner la différence qui existe 
entre les nationaux et les étrangers, sous le régime du géné- 
ral Rosas, et on verra combien cette différence lui a fourni 
de moyens efficaces, grâce au système de violence et de bri- 
gandage dont il est la plus complète personnification. 

L’indigène qui ne peut travailler, ni acquérir, ni conserver 
sous le système de Rosas, voit l’étranger, arrivé depuis peu, 
acquérant par le travail un bien-être dont il jouit tranquille- 
ment; tandis que lui, né sur ce sol, se voit réduit à baigner de 
ses larmes le pain insuffisant à sa subsistance, ou condamné 
â ne pas sortir de la médiocrité dans laquelle il se trouve. 

Le contraste est déchirant : aussi le patient ne cherche-t-il 
pas à l’expliquer ; il se révolte contre le fait. 

Réduits à cette extrémité cruelle les indigènes sont forcés 
de prêter l’oreille aux discours que formule Rosas de mille 
manières, et dont la reproduction envahit le salon, la presse, 
et la tribune. 


© Biblioteca National de Espafii 



Ces discours les voici : 


« Les étrangers sont tout ici , ils sont les maîtres du pays ; 

« mais si je triomphe, vous, les enfants du pays , qui souf- 
« frez aujourd’hui, vous deviendrez les maîtres de ce sol où 
c( nous sommes nés, qui est nôtre, et seulement à nous ; et 
« eux, les étrangers, ne serout alors que de misérables aven- 
« turiers. S’ils ne nous apportent pas des tissus, nous nous 
« couvrirons avec la toison de nos brebis, toison qui aura été 
« filée par nos femmes et par nos filles devant notre foyer 
« indépendant. S’ils ne nous apportent pas des sièges préparés 
« par eux, nous nous assiérons sur le squelette de la tête de 
a nos vaches (siège habituel de l’habitant des campagnes). 
« Soyez sans inquiétude : servez ma cause, je vous distribue— 
« rai les richesses des unitaires , que nous exterminerons, afin 
« que leur richesse devienne la vôtre. Dès aujourd'hui je 
« vous en attribue la possession future. Les unitaires ont vendu 
« la patrie à l’étranger; apposons sur leur front le cachet des 
« traîtres et ne leur faisons pas de merci. Eux seuls sont cause 
« que les étrangers sont tout ici , et vous rien sur le sol de la 
« patrie. Ils ont voulu faire de votre pays une société euro- 
« péenne, ils poussaient même leur audace ridicule jusqu’à 
« vouloir vous vêtir comme des Français! C’est, pourquoi les 
« étrangers ont été toujours leurs alliés. C’est encore pour 
« cela que les gouvernements étrangers ne nous rendent pas 
« justice et plaident la cause des unitaires. 

« Aux étrangers toutes les jouissances, à vous toutes les 
« charges. Ils ne partagent aucunement vos fatigues, et ce- 
« pendant ils viennent exploiter la richesse de notre sol, tan- 
« dis que vous perdez vos biens et répandez votre sang pour 
« vous préserver de la domination des unitaires. Ingrats, in- 
« justes étrangers qui méconnaissent qu’ils doivent leur exis - 
« tence dans ce pays à la clémence de votre restaurateur ! ! 
« (titre donné entre autres à Rosas. ) 

« C’est pourquoi vous les haïssez, n’est-ce pas, et vous les 



— 30 — 

« haïssez avec raison, car ils sont nos ennemis nés, et nous 
te devons élever un mur infranchissable entre eux et nous. Ils 
« nient le droit de souveraineté que vous avez conquis par des 
« efforts héroïques, et ils refusent de se soumettre à nos lois. 
« Courage, vaillants enfants de cette terre, ce sol, cette eau, 
« cet air, la lumière de ce soleil sont notre propriété, et nous 
« pouvons en limiter l’usage , nous pouvons aussi le grever 
« des conditions qui nous conviennent, car notre droit est 
« souverain. 

« Ouvrez le code des nations, vous y verrez que tout État a 
« le pouvoir de refuser l’entrée de son territoire à l’étranger, 
« de lui permettre ou de lui refuser le droit d’acquisition d’im- 
« meubles. La venue de l’étranger sur notre sol nous est per- 
« nicieuse, car c’est eux et non pas l’ambition de nombreux 
« prétendants qui ont mis le feu à la torche de la guerre ci- 
« vile. Ils traversent l’Océan, non pour chercher la richesse 
« et le bien-être, mais pour voir-couler votre sang et vivre au 
« milieu des ruines et dans l’horreur de luttes fratricides. 

a L’Europe veut nous conquérir, elle veut conquérir l'Amé- 
« rique, réveillons-nous, excitons la colère de nos enfants, et 
« quand les fibres de leurs cœurs tressailleront de haine contre 
« l’étranger, mettons les armes à la main, et que de nos poitri- 
« nés s’élève à l’unisson ce cri terrible : Mort à l’étranger î La 
.« guerre derindépendaneearecomrnencé, ceux qui nouslafont 
« sont des Européens. Auriez-vous peur du pouvoir de l’Europe? 
« Ne savez-vous pas que pendant deux ans et plus, durant un 
« blocus rigoureux, je l’ai neutralisé, et que dans cette lutte 
« avec la France j'ai acquis gloire et renom au peuple améri - 
« cain. Quand bien même l’Europe entière viendrait fondre 
a sur nous, est-ce que l’Amérique ne se lèverait pas en masse 
« contre elle et no formerait pas ainsi une barrière américaine 
« infranchissable? Contre nous-mêmes, contre nous seuls, que 
« pourrait l’Europe? attaquer notre littoral, tandis que nous 
» lui ferions une blessure profonde, irréparable ; nous nous 
« ensevelirions sous nos propres ruines avec les auteurs de 
« V intervention , ou nous leur abandonnerions nos côtes et 


© B’bi 



— 51 


« nous occuperions nos pampas. Là serait la patrie, là nous 
« serions souverains inexpugnables*. « 

11 est facile de calculer l’effet de ces déclamations officielles 
répétées avec persévérance et formulées de diverses manières, 
pour les mettre à la portée de toutes les intelligences, afin 
qu’elles agissent dans le sens voulu sur l’imagination des 
masses , dont l’état moral est en réalité très inférieur à celui 
des étrangers qui viennent vivre au milieu d’elles. 

Ces masses, en effet, sont endurcies à la fatigue et habituées 
à braver les vicissitudes de la vie nomade ; elles aiment l’aven- 
ture et le dauger; elles n’ont à sacrifier aucune jouissance ac- 
tuelle , et, par tous ces motifs réunis , il est facile d’exciter 
chez elles de vigoureuses antipathies. 

On comprendra sans peine la valeur de cette appréciation, 
si l’on considère que sur toute l’étendue du territoire que 
Rosas a soumis à la domination des agents de sa dictature, une 
seule voix se fait entendre, et c’est la sienne ; les idées qui lui 
sont propres sont les seules qui peuvent être propagées, sous 
peine de confiscation et de mort. 

Ainsi la haine pour l’étranger, la faculté de l’opprimer 
ou de le cha ser du pays , sont des dogmes de l ’ américanisme 
de Rosas que nul n’oserait contredire ou discuter sous sa do- 
mination, 

Rosas propage les maximes comme Mahomet propageait le 
Coran, c’est-à-dire le fer et le feu à la main. 11 faut croire ou 
s’enfuir, il faut croire ou mourir; mourir, fuir ou vaincre, le 
feu par le feu , le fer par le fer, telle est la fatalité du système 
de Rosas. 

C'est ainsi que la lutte qui détrempe ce malheureux pays 
dans le sang de ses enfants est parvenue à se donner une for- 
mule nouvelle. La civilisation , traquée dans toutes les voies 
qu’elle s’était ouvertes jusqu’à ce jour , s’est arrêtée pour en- 

1 Celte prosopopée (le nouveau goût est formée textuellement de 
documents et de discours officiels ; nous les avons cités dans nos 
Apuentes historicos, nous référant à la Gazette de Buenos- Ayr es, qui 
les a publiés. 



— 52 


gager son dernier combat à mort derrière les derniers rem- 
parts qui lui restent dans ces pays, les seuls remparts qui aient 
repoussé jusqu’ici l’insurrection de la barbarie. Ces remparts 
sont : X indépendance de la république de V Uruguay , le droit 
et les immunités des étrangers. 

Ces deux principes se sont unis étroitement parce que tous 
les hommes sans passion ont compris la solidarité qui existait 
entre eux. Si la question qui nous occupe eût été bien étudiée 
en Europe; si les statisticiens de l’Europe avaient élevé leurs 
vues ; s’ils s’étaient débarrassés des préoccupations et de 
l’ennui qui les gagnent parce qu’ils ne s’attachent qu’à la su- 
perficie de nos guerres civiles et surtout aux diffamations in- 
sensées qu’elles produisent; s’ils eussent observé avec plus de 
soin la marche de la civilisation dans ces pays, les principes 
et les intérêts qui se trouvent engagés sous la fange sanglante 
de nos guerres civiles et les idées qui se cachent sous les ori- 
peaux de nos combattants, ils n’auraient pas demandé aux 
populations américaines : Pourquoi vous armez-vous? Pourquoi 
ne préférez -vous pas le travail utile de nos ateliers à vos 
champs de bataille? Vivez et travaillez en vous maintenant 
neutres dans ces débats de l’ambition qui ne vous regardent 
pas. Les hommes studieux de l’Europe, disons-nous, n’au- 
raient point tenu ces discours parce qu’ils auraient compris 
que nos populations américaines, en se jetant dans tons les 
hasards de la guerre civile, n’avaient fait qu’obéir à la loi pri- 
mordiale de la conservation propre. Ils auraient compris que 
sous les murs de Montevideo allait se prononcer une sentence 
solennelle dans le grand procès de la civilisation de ces contrées, 
et que non-seulement les principes, mais encore tous les intérêts 
européens se trouvaient profondément engagés dans la lutte. 
Enfin ils se seraient convaincus que Rosas se préparait à triom- 
pher dans cette lutte et de la civilisation de son pays et de tous 
les intérêts européens , en détruisant la république de l’Uruguay. 

Rosas sait, en effet, que l’Europe est bien puissante dans le 
Rio delà Plata en y trouvant un petit coin de terre amie où elle 
puisse s’appuyer sur les goûts de la civilisation et sur les in- 


© Biblioteca National de Espaiïa 



— 55 — 


térêts industriels de ces pays. Sa théorie sur le pouvoir dans nos 
contrées, théorie que nous jugeons très correcte , à son point 
de vue, ne peut se développer avec succès que par l’unité du 
territoire, c’est-à-dire par la soumission absolue et la pos- 
session de toutes les côtes. 

Le jour où l’Europe n’aura pas un point, une ville amie sur 
les rives de la Plata, sur lesquels elle puisse s’appuyer, 
c’est-à-dire le jour où le système de Rosas aura prévalu 
depuis le cap Horn jusqu’au cap Sainte-Marie, il deviendra bien 
difficile à l’Europe d’avoir raison des exigences de Rosas. 

Si elle a recours au blocus, elle n’obtiendra que des ré- 
sultats négatifs. 

Le blocus du littoral argentin seul , que la France ne put 
faire d’une manière complète, lui aurait été impossible et 
inutile sans l’alliance de la république de l’Uruguay et la co- 
opération de l'émigration argentine. 

Quant aux moyens dispendieux des expéditions militaires 
faites dans le but d’opérer isolément et indépendamment 
de toute alliance locale, il présenterait, à la nation qui 
l’adopterait, de graves difficultés dans ses rapports avec les 
autres puissances. Ces difficultés seraient aussi très sérieuses 
par rapport aux populations de nos pays, et elles jetteraient 
le gouvernement étranger qui s’y engagerait dans des frais 
considérables pour le transport des munitions nécessaires à 
une grande armée à 2,000 lieues de distance. Le seul résultat 
qu’on obtiendrait serait l’occupation de quelques points du lit- 
toral, qui condamnerait l’armée d’occupation à une guerre 
interminable et dévorante. En un mot, la guerre en Amérique, 
faite seulement avec des éléments européens, c’est-à-dire la 
guerre de conquête, deviendrait pour le gouvernement qui 
oserait l’entreprendre un cancer incurable. 

Il est donc clair que Rosas, en prévision de ses projets ul- 
térieurs, a besoin de s’emparer à tout prix de la république de 
l’Uruguay, soit qu’il y établisse un gouvernement qui se lie 
de tous points à son sort et pour toutes éventualités , soit qu'il 
y plante son propre pavillon. 


© Biblioleca National de Espaiïa 



54 


La possession de la république de l’Uruguay lui permettrait 
d’achever de soumettre la partie du territoire argentin qui se 
trouve perpétuellement en état de fermentation. 

La soumission du Paraguay en serait aussi la conséquence, 
car le Paraguay ne peut, par ses propres forces, s’ouvrir la 
navigation du Parana , unique voie que Dieu lui ait donnée 
pour se mettre en relation directe avec le monde civilisé. 

Dans cet état que deviendra le Brésil? 

Le Brésil sera révolutionné par Rosas, ou il lui fera ouver- 
tement la guerre pour donner de l’occupation aux forces nom- 
breuses dont il pourra disposer alors et pour satisfaire les goûts 
de pillage que donnent ces guerres vandaliques. 

Que Rosas pût attenter avec succès à la tranquillité du 
Brésil, cela nous paraît évident. Il a déjà eu recours à. cet ex- 
pédient pour augmenter son action délétère dans la république 
de l’Uruguay ; il en trouverait encore les moyens en proola- 
mant la liberté des esclaves du Brésil ; même il ne serait pas 
difficile qu’il trouvât un auxiliaire dans l’esprit de parti ; et cet 
esprit existe dans le Brésil comme dans toute l’Amérique du 
Sud, où rien n’a été encore fortement consolidé. Enfin ce pré- 
tendu et très faux américanisme de Rosas, qui a rencontré 
quelques échos dans le Brésil, pourrait encore lui venir en 
aide. 

Cet état de répulsion systématique , fait à l’Europe par le 
système de Rosas, pourrait gagner du terrain dans l’Amérique, 
et voici pourquoi : 

La similitude qui existe entre l’origine des collisions de 
Rosas avec les étrangers et les causes qui amenèrent en -1858 
le blocus de Mexico par la France , les diverses complications 
qui suivirent ce blocus et celles qui donnent lieu à des conflits 
journaliers sur les côtes du Pérou, pourraient amener une si- 
militude de résultats. 

Tous les chefs de parti qui aspirent à la domination à tout 
prix ne resteraient certainement pas sourds à la voix de Rosas 
victorieux. Celui-ci s’adresserait non-seulement à l’ambition 
des chefs , mais aussi aux antipathies des populations peu 



— 55 — 


éclairées en les flattant comme il le fait dans son pays, et peut- 
être (Dieu nous en garde !) peut-être verrait-on alors se réaliser 
la première ligue américaine qui aurait pour but de refouler 
la civilisation sur l’autre bord de l’Atlantique, d’où elle avait 
été portée en Amérique. 

Nous prévoyons que bien des esprits préoccupés pourraient 
regarder ce résultat final comme impossible, et cependant 
qui aurait osé, voilà très peu d’années, ne pas déclarer impos- 
sibles les événements dont nous avons été les témoins et les 
victimes? Assurément ces événements étaient beaucoup moins 
probables que ne le serait le succès de la propagande du sys- 
tème américain de Rosas , si ce tyran prenait l’Europe dans le 
piège qu’il lui tend , et venait à la vaincre par l’astuce, puis- 
qu'il ne lui est pas donné de la vaincre par la force, tant que 
la république de l’Uruguay conservera son indépendance de 
fait. 

Le succès de cette propagande serait assuré le jour où 
Rosas verrait sa domination fortement établie dans la répu- 
blique de l’Uruguay. Alors il n’aurait besoin que de temps et 
peut-être moins que celui qu’oo pourrait raisonnablement cal- 
culer d’après le mot de M. de Prudt : a. Rien n'est impossible 
dans l'Amérique. » Maxime vraie qui peut s’appliquer au bien 
comme au mal. 

Rosas devenu prépondérant dans la république de l'Uruguay 
par son influence sinon par ses armes, l'aspect de l’Amérique 
du Sud pourrait changer totalement, et Rosas pour le moment 
l’emporterait sur l’Europe dans la Plata. Oh ! alors Rosas 
serait véritablement puissant, car il ne connaît d’autre droit 
que celui de la force, et alors la force serait pour lui. 

C’est à un tel état de choses que nous faisions allusion lorsque 
nous admettions l’hypothèse de l’abandon des marchés de Rio 
de la Plata de la part de l’Europe. 

Les hommes éclairés du continent européen n’ont pas 
prévu une telle extrémité parce qu’ils n’ont pas approfondi 
cette question, parce qu’ils ne se sont pas rendu compte de la 
fragilité des traités , en tant que liens , vis-à-vis d’un gouver- 


© Biblioteca National de Espaiia 



— 56 


nement qui repose sur la déception et sur l’absence totale de 
morale ; enfin parce qu’ils n’ont pas observé que Rosas ne 
peut s’accommoder de la civilisation, parce qu’il lui faudrait 
changer de système, et qu’un changement de système mettrait 
fin tout naturellement à son pouvoir. 

Aussi les gouvernements de l’Europe n’ont pu que l’irriter 
profondément et jeter la rancune dans son âme , en lui ar- 
rachant par des menaces assez vigoureuses quelques traités 
d’une valeur très douteuse ; encore ont-ils dû, pour atteindre 
ce résultat éphémère, découvrir son côté faible par des tenta- 
tives qui auraient pu amener un résultat décisif, mais qui ont 
été insuffisantes par la raison qu'elles étaient incomplètes. 

Ces tentatives ont mis Rosas sur le bord de l'abîme ; elles 
l’ont éclairé sur sa véritable situation ; elles lui ont inspiré le 
plan que dès lors il a déroulé, guidé par les leçons de l’Europe 
et par ses propres instincts. 

Le seul sacrifice qu’on ait pu obtenir du dictateur est celui 
de quelques actes de violence qu’il présentait, du reste, comme 
des accidents passagers , bien que pénibles, mais inévitables 
dans une lutte qu’il dirigeait quant à lui , disait-il , vers la 
stabilité gouvernementale et la paix générale. 

I) a invoqué le droit comme il invoque le système représen- 
tatif, et il a fait résonner dans les deux hémisphères sa propre 
apologie , achetée au poids de i’or et destinée à défigurer le 
passé, à donner une explication plausible du présent et pro- 
mettre la tranquillité pour l’avenir. Il a pensé que cela suffirait 
pour éloigner les cabinets européens des mesures efficaces qui 
auraient consolidé l’avenir de leur commerce, à cause de leur 
répugnance actuelle à voir s'augmenter leurs embarras pour 
des intérêts éloignés et peu définis encore. 

En même temps il réprimait l’action des agents étrangers 
qui résidaient près de lui en les menaçant de la lourde respon- 
sabilité d’une crise dans laquelle- ces agents pourraient voir 
anéantis d’un seul coup la vie et la propriété de leurs na- 
tionaux. 

Dans ce but, lui dont la volonté est la loi suprême à laquelle 


© Biblioleca National de Espaiïa 



57 — 


tous obéissent stupidement, il se représentait à ces agents 
comme dominé, et s’efforçant en vain de contenir l’explosion 
terrible de l’effervescence populaire, effervescence qu’il ma- 
niait à son gré et dont les scandales si souvent répétés n'attes- 
tent que trop évidemment les principes qui règlent la conduite 
du dictateur. 

Pendant qu’il s’est occupé ainsi à tromper, à négocier et 
discuter, sans cesser jamais d’alimenter le feu terrible de la 
haine aux unitaires et aux étrangers, il a avancé autant que 
possible dans son projet de conquête de la république de 
l’Uruguay. 

Merci, et en avant ! s’écriait-il en 1842, à la France et à 
l’Angleterre, quand ces deux grandes puissances songèrent A 
protester contre l’invasion de la république de l’Uruguay par 
l’armée de Rosas.... Et lai s’empressait de pousser dans cette 
république son armée haletante de guerre, de ruines et de 
désolation. 

Rosas alors considéra son triomphe comme assuré sur la 
rive gauche de la Plata, parce qu’il ne croyait pas aux mira- 
cles du patriotisme, parce qu’il ne savait pas que ces miracles 
jailliraient des murs de Montevideo, qui renfermaient une 
population animée d’un patriotisme pur, sublime, capable 
d’efforts désespérés et irrésistibles. 

L’attitude qu’il avait prise tandis qu’il caressait. la chimère 
de sa conquête, méprisant comme vaine et momentanée notre 
résistance, prouve évidemment qu’il n’attendait que sa vio- 
toire sur nous les défenseurs de Montevideo, pour compléter 
son système d’omnipotence et faire plier sous son joug tous 
les intérêts européens. 

La résistance de la république de l’Uruguay brisa la coupe 
dorée de ses illusions en 1845, et lui a fait remettre encore 
à une époque plus reculée son projet de domination absolue, 
-qu’il voyait entouré de nouvelles difficultés et de nouveaux 
dangers. 


© Biblioleca National de Espaiïa 



— 58 — 


VI 


Derrière les tranchées qui couvrent Montevideo, au milieu 
des ruines qui jonchent le sol, du sang qui l’inonde, des mi- 
sères et du deuil qui remplissent son enceinte, apparaissent les 
manifestations de l’esprit civilisateur. 

Cet esprit vivifiant soutient, par sa seule vertu, de malheu- 
reux enfants du christianisme et de la civilisation qui luttent, 
souffrent et meurent sur le mur d’enceinte de Montevideo, de- 
puis huit années. 

Par la force de cet esprit de vie, ils sont là, pourvus d’une 
triple cuirasse à l’entour de leurs cœurs, les yeux fixés vers 
l’horizon lointain d’où leur vint la lumière qui .éclaira leur 
intelligence, d’où se fît entendre la parole qui les a guidés, 
d’où ils ont reçu la croyance dont ils sont devenus les apôtres 
et les martyrs. 

Sous l’égide de cette trinité, composée des lumières, de la 
parole, et des croyances de la civilisation, d’où émanent tous 
les biens moraux, les nobles défenseurs de Montevideo ont 
puisé la conviction profonde qui crie au fond de leurs coeurs : 
Vivre civilisés ou tomber en combattant la barbarie. 

Tous les actes des Monte vidéens sont comme un témoignage 
de la devise qu’ils ont adoptée, et la preuve de notre asser- 
tion se trouve dans la comparaison de ces actes avec ceux du 
système que Rosas veut nous imposer. Le parallèle en est 
saisissant. Montevideo est soumis aux horreurs d’un long siège ; 
eh bien! au milieu des malheurs qui l’accablent, le régime des 
hôpitaux est amélioré et l’on en crée de nouveaux. L’organi- 
sation de l’établissement des Enfants-Trouvés reçoit d’heu- 
reuses modifications; on établit des sociétés de charité, on 
distribue des secours publics. 

A Bue nos- Ay res, sous prétexte du blocus français, le gou- 
vernement qui dispose sans réserve ni contrôle des planches 
du papier-monnaie, ferme les hôpitaux, retire tout secours, 


© Biblioteca National de Espaiia 



— 39 — 

tous subsides aux maisons de refuge des enfants et des alié- 
nés , renvoie les malades ; et la fin du blocus ne fit pas cesser 
cette cruauté. 

Dans les armées de Buenos-Àyres il n’y a pas un seul hôpi- 
tal; les troupes qui assiègent Montevideo ont à peine un toit 
de chaume pour abriter leurs blessés. C’est à Montevideo que 
l’on vient demander des secours en faveur de quelques rares 
familles fixées près d’Oribe, et auxquelles il est tenu de porter 
attention dans l’intérôt de sa cause; Oribe lui-même a solli- 
cité pour son propre compte l’envoi de nos médecins. Le ca- 
ractère sacré du médecin au chevet du blessé, du moribond, 
auquel le médecin prodigue, sur son lit de douleur, les soins 
de son ministère , ce caractère si respectable est méconnu dans 
les armées de Rosas. Aussi tandis que les blessés de l’armée 
qui nous assiège, dès qu'ils devenaient nos prisonniers, étaient 
soignés dans nos propres hôpitaux, à côté de nos propres 
blessés {car il n’y avait plus d’ennemi pour nous dans l’ad- 
versaire souffrant) , chez Rosas on égorgeait nos prisonniers 
blessés, ainsi que nos médecins que le sort des armes faisait 
tomber au pouvoir du dictateur. 

Et ceci n’est point écrit sous l’impression mauvaise de la 
haine : nous en avons fourni les preuves officielles dans nos 
Apuntes historiens. Nous y renvoyons nos lecteurs 1 . 

Lorsque la guerre éclata, la population de la campagne 
vint chercher un abri derrière nos murailles. Les habitants de 
la cité ne se contentèrent pas d’offrir à leurs concitoyens un 
asile ordinaire; on créa des écoles pour leurs enfants; les in- 
stituts historique et géographique , celui de l'instruction pu- 
blique, furent fondés; l’enseignement reposa sur des hases 
certaines, et l’université fut installée. Dernièrement nous 
assistions aux premiers examens professionnels qui aient en 
lieu dans notre pays. 

L’administration du général Rosas, au Contraire, a laissé 
tomber en décadence ou a détruit toutes les institutions qui 


1 Voir documents, page 34, au livre Apuntes historiens. 



— 40. — 

avaient mérité à la ville de Buenos-Ayres le beau nom d’^4- 
t/tènes de l’Amérique du Sud. En 4840, les professeurs de l’u- 
niversité ont cessé de rece voir leur traitement , les élèves 
étaient tenus de pourvoir à leurs besoins. Depuis cette époque 
les seuls règlements qui aient été publiés ont pour objet de 
borner l’enseignement, de proscrire les textes de la doctrine 
libérale de l’enseignement européen et d’entraver la marche 
des progrès que pourraient faire naître les professeurs étran- 
gers. 

Depuis les rudiments jusqu’aux sciences les plus élevées 
tout est soumis aux préceptes du décalogue gouvernemental : 
Mort aux sauvages unitaires, haine aux étrangers . 

En môme temps que durant l’année 4 840 le gouvernement 
de Buenos-Ayres retirait son appui pécuniaire aux établisse- 
ments de charité et d’instruction publique, les états de dé- 
penses officielles étalaient impudemment le chiffre des sommes 
payées pour délation aux domestiques des deux sexes'. 

On trouve, dans ce compte-rendu des dépenses, des articles 
ainsi formulés : 

« Au colonel don Ramon Rodriguez, huit cents piastres, qu’il 
remettra au juge de paix de la quatrième section de Monsalvo, 
afin de payer les trois individus qui ont coupé la tète au mal- 
faiteur José Ignacio Frias. » {Gazette de Buenos-Ayres , 
27 février 1840.) 

On appelle la victime un malfaiteur , mais on ne cite aucun 
acte légal qui établisse ses crimes. C’est une classification 
dans laquelle le gouvernement range ceux qu’il veut faire 
périr. 

Pendant le siège, le gouvernement de Montevideo améliore 
le sort des hommes détenus dans les prisons. 

Dans Buenos-Ayres l’emprisonnement devient une cause de 
mort certaine, lente et douloureuse, précédée par des tortures, 
à la cruauté desquelles les étrangers refuseraient d’ajouter foi. 

A Montevideo, avant et depuis le siège, on a essayé de 

1 Apuntes historicos, page 25. 


© Biblioteca National de Espain 



— /< l — 


donner aux spectacles publics et aux fêtes un but d'améliora- 
tion morale pour les assistants. 

A Buenos-Ayres les fêtes publiques se sont converties en 
profanation des temples, en profanation de la morale publi- 
que, en dégradation de l’espèce humaine; on y fait bon mar- 
ché de la dignité de l’homme et de la pudeur de la femme. 

Ceci pourrait paraître exagéré, mais pour la honte de ces 
malheureux pays cette assertion n’est que trop fondée; nous 
en avons enregistré les preuves officielles puisées dans les do- 
cuments publiés par la Gazette officielle de Buenos-Ayres . 
(Pages 30 et suivantes. Apuntes kistoricos. ) 

Les théâtres de la capitale de Rosas ont été transformés en 
école de meurtres et d 'égorgement. 

En effet, dans tous les journaux de Buenos-Ayres du 55 dé- 
cembre 1841, on trouve une annonce de théâtre rédigée en 
ces termes : 

Le spectacle finira par l’admirable et incroyable bluette 
intitulée : Le duel d’un fédéral avec un sauvage unitaire, dans 
lequel le premier égorgera le second à la vue du public. 

En racontant ces faits dont, comme on le voit, l’authenticité 
est irrécusable, il est impossible de ne pas s’écrier dans toute 
l’amertume de son cœur : Comment au sein de la civilisation, 
au milieu du dix-neuvième siècle, peut-il exister une seule 
voix, un seul bras qui ne s’élève pas avec indignation contre 
un pareil système qui, depuis quinze années, n’a pas donné un 
seul jour de paix, n’a pas laissé un seul gage de bien à la so- 
ciété dont il a au contraire ébranlé, perverti toutes les bases, 
en méprisant l’humanité, en profanant la famille et en violant 
la propriété ? 

Ce système, en détruisant toutes les notions connues de la 
morale, est parvenu à décimer les populations, à ruiner les 
capitalistes, l’industrie, le commerce, la navigation, les éta- 
blissements publics et privés, à paralyser, en un mot, le mou- 
vement moral et intellectuel du pays, et arrêter ses progrès 
matériels. 

Comment peut-il se faire que dans les grands foyers actuels 


© Biblioteca National de Espana 



— 42 


de l’intelligence humaine, sur le théâtre même des plus grands 
drames historiques, dans l’arène où se débattent tous les sys- 
tèmes, toutes les utopies et même les pouvoirs politiques; 
comment, rêpétons-le, est-il possible qu’il existe dans toute 
l’Europe un homme de sens droit qui puisse penser conscien- 
cieusement qu’un pouvoir personnel fondé sur la violence, la 
terreur et le crime puisse se consolider et durer? Où trouver 
un homme de bonne foi qui admette qu’un pouvoir qui ne s’ap- 
puie à l’intérieur sur aucune nécessité, sur aucun intérêt 
social, un pouvoir qui lutte, au contraire, à l’intérieur et â 
l’extérieur contre les dogmes éternels de la justice, contre les 
besoins intellectuels et les intérêts matériels de l’époque, 
puisse être reconnu utile par ceux-là mêmes qui le subissent? 
Comment croire enfin qu’un pouvoir qui vit par la lutte et 
pour la lutte, un pouvoir public qui se résume par une seule 
volonté, et qui a pour but l’intérêt unique d’un homme, au 
détriment et au scandale des intérêts publics, puisse jamais 
devenir un pouvoir nécessaire? Pourquoi donc serait-il néces- 
saire? nous le demandons à ceux qui, au moyen de ce mot, 
tentent d’échapper à la difficulté du moment. 

A quels intérêts, à quelles nécessités sociales Posas a-t-il 
donné satisfaction? Serait-ce à l’accroissement du commerce, 
au développement de l’industrie, à la protection accordée à 
l’augmentation de la population, impérieuses nécessités du 
pays qui forment aussi les avantages les plus réels pour 
l’Europe? Nul n’oserait soutenir cette thèse. Serait-ce à l’édu- 
cation des populations qu’il domine? serait-ce à la formation 
des mœurs politiques? à l’établissement des habitudes d’ordre 
et de discipline? II suffit de toucher du pied le sol de Buenos- 
Ayres pour être certain que la seule chose qu’on enseigne à 
sa population est la duplicité, l'hypocrisie et la crainte : la 
crainte d’un seul homme et non d’aucunes lois morales ni 
politiques. 

Serait-ce aux besoins du travail? aux habitudes indus- 
trielies de la vie? Mais il n’y a dans ce pays ni travail ni Indus- 
trie, partout on y rencontre laquer™. 


© Biblioteca National de Espaiïa 



Au lieu d’ateliers, des campements; le fer de la lance rem- 
place le soc de la charrue ; au lieu du commerçant, du labou- 
reur, de l’homme utile, des soldats ou des assassins ! Loin de 
voir les mœurs civilisées progresser parmi les habitants des 
campagnes, on remarque, chaque jour, avec douleur, que les 
allures excentriques de la vie nomade, de l’existence aventu- 
reuse envahissent brutalement les cités. 

Le jour où Rosas disparaîtra que restera-t-il de sa longue, 
de sa hideuse, de sa sanglante dictature? 

Quelle idée, quelle institution, quelle amélioration sociale, 
quelle coutume utile au progrès et à l’organisation de ces con- 
trées, trouvera-t-on h la place de cette dictature cruelle? 

Le système de Rosas, pour tout homme qui a réfléchi un 
instant sur les résultats obtenus par l’humanité dans ses luttes 
séculaires, se résume en un grand crime invitant au crime, 
en un énorme scandale - générateur d’autres scandales, en une 
lutte qui finira comme elle a commencé : au milieu du sang, 
des ruines, de la désolation, du deuil, et des larmes. 

Si la sentence évangélique a dit : Celui qui fait périr par le 
fer , par le Jer périra, de son côté l’histoire nous montre la 
réalisation de cette grande et divine sentence. 

VÏI 

Nous avons fait voir assez nettement combien les idées et 
les intérêts de la population, du commerce et de l’industrie des 
Européens se trouvent intimement affectés par l’antagonisme 
des systèmes qui luttent au pied des murailles de Montevideo, 
pour faire comprendre que les gouvernements du vieux con- 
tinent ne peuvent demeurer étrangers à cette lutte quels que 
puissent être leur indifférence ou les détours qu'ils prennent 
pour éviter d’y participer. Ils peuvent se séparer temporaire- 
ment et ostensiblement du conflit ; maispour s’en éloignerd’une 
manière permanente, il faudrait qu’ils pussent se résoudre <1 
une impossible abdication : celle de renoncer à ouvrir des dé- 
bouchés à leur commerce, aux produits de leur industrie , â 



— U — 

l’exubérance de la population et au développement de leur 
marine. 

Ces nécessités sont inexorables; elles sont trop senties pour 
avoir à les développer. Déjà elles ont donné lieu à un problème 
d’une solution très difficile, très dangereuse, môme pour l’état 
social de l’Europe , qui voit avec crainte et douleur la civili- 
sation s’affaisser sur ses bases. 

On peut affirmer qu’au point de vue industriel l’Europe est 
dans un état réel de pléthore; au point de vue de la popula- 
tion, son état de plénitude est avéré. 

Ces conditions lui font une loi de chercher les moyens d’é- 
coulement les plus avantageux. 

Ce déversement se présente dans les conditions les plus dé- 
sirables sur le sol vierge, fertile et. dépeuplé de l’Amérique, 
dans l’immensité de nos campagnes que la charrue n’a point 
encore sillonnées et qu’arrose une magnifique canalisation 
fluviale capable de transporter l’action civilisatrice et la vie 
industrielle dans toutes ses parties les plus reculées. De ce 
double fait relatif d’une part à l’Europe, de l’autre à l’Amé- 
rique, découlent naturellement des relations politiques et 
diplomatiques de nature nouvelle entre les nouveaux États 
-américains de la langue espagnole, qui ne sont point encore 
organisés, et l’Europe qui doit leur envoyer l'excédant de sa 
population et de son industrie. 

Ces relations sont complètement différentes de celles qui 
existent entre les divers États du continent européen. 

Entre les puissances continentales sur le bord européen de 
l’Atlantique surgissent fréquemment des questions d’équilibre 
et d’influence politique, de concurrence dans la production 
industrielle et manufacturière. 

Ces sortes de questions ne sauraient exister actuellement 
entre nous, Américains du Sud, et les différents États de l’Eu- 
rope. 

La base des rapports avec nos contrées consiste au contraire 
dans l’émigration et l’échange commercial le plus étendu pos- 
sible. 


© B’bi 



lo 


Les bras et les capitaux apportés par l’émigration et le com- 
merce exigent, comme condition vitale pour leur prospérité, 
un état de paix assuré, la sécurité de la personne et l’inviola- 
bilité de la propriété ; enfin une légitime liberté de travail et 
d’industrie. Telles sont les conditions essentielles sans les- 
quelles bras et capitaux restent paralysés, et qu’ils ont le droit 
de réclame)' impérieusement. 

Nous le reconnaissons et le proclamons sans embarras au- 
cun : 

C'est là le droit de l'Europe ! 

Aucun des principes absolus de la loi écrite ou coutumière 
des peuples civilisés ne saurait avoir une force plus ration- 
nelle, plus pure ou plus digne. 

L’Europe, ayant donc le droit d’exiger des conditions de 
vie et de développement pour les personnes et les capitaux 
de ses nationaux, possède aussi le droit d’adopter les mesures 
propres à obtenir ces conditions de vie et de développement, 
en choisissant toutefois, parmi les mesures à employer, celles 
qui s’harmonisent le mieux avec l’indépendance et les moeurs 
de nos pays. 

Les traités que l’Europe s’est empressée de négocier avec 
les États de l’Amérique méridionale, lorsqu’elle ne les leur a 
pas imposés, ces mêmes traités que les gouvernements de l’Eu- 
rope ont présentés à leurs pays comme des solutions satisfai- 
santes , comme de véritables triomphes, sont substantiellement 
un peu plus que lettre morte. 

Nul traité de commerce ne saurait satisfaire aux nécessités 
primordiales du commerce et de l’émigration de l’Europe 
dans nos contrées, tant que la vie , la propriété et l’industrie 
des étrangers n’y seront pas suffisamment garanties. 

S’il n’v a pas de paix, il n’y aura nul progrès possible pour 
la propriété et l’industrie ; c’est à peine si l’on aura l’assurance 
de ta simple conservation du bien acquis. 

Si le citoyen indigène ne travaille pas , si le fruit de son 
labeur est altéré ou perdu par la guerre ou par le système 
gouvernemental qui pèse sur lui, il y a nécessairement dimi- 


© Biblioteca National de Espaiia 



— 46 — 


nution dans la production, par suite dans ia consommation, 
tant pour les produits indigènes quë pour les manufactures 
étrangères. 

S’il u’y a pas de sécurité pour la vie et la propriété de l'in- 
digène , toute transaction, tout contrat entre celui-ci et l’é- 
tranger devient sans garantie, dès lors très difficile, sinon 
impossible. 

C’est avec un tel état de choses que l’on verra tarir les 
sources qui peuvent alimenter l’émigration et le commerce 
étranger, et alors on se demande de quelle efficacité peuvent 
être les traités demandés ou imposés par l’Europe, en présence 
des maux imprévus dans les bases des conférences, maux qui 
viendront assaillir tous les intérêts à la fois dans la pratique et 
l’application des rapports entre l’étranger et l'indigène. 

A quoi donc peut servir un traité en présence des effets 
qu’amène inévitablement un mauvais système de gouverne- 
ment? Or ces effets paralysent ou détruisent tous progrès. 

A l’appui de cette assertion , nous citerons un exemple 
puisé dans le livre du diplomate anglais dont nous avons déjà 
parlé. Sir W. Parish, en s’occupant de la province argentine 
de Santa-Fé, dit : 

« En d’autres temps., Santa-Fé, sous la protection du gou- 
« vernement central qui ne regardait pas à la dépense pour 
cc construire des ponts et maintenir les troupes nécessaires 
« pour repousser les Indiens, était devenu non-seulement le 
» point de jonction entre Buenos-Avres et" le Paraguay, mais 
« encore entre ces pays et les provinces de Cuyo et Tucuman. 
« Les vins et les fruits de Mendoza et San- Juan étaient amenés 
« à Santa-Fé, pour être de là transportés à Corrientes et au 
« Paraguay, d’où on retirait en échange toute Yayerba mate 
« nécessaire à la consommation, non-seulement des provinces. 
« déjà citées, mais encore du Chili et du Pérou, consomma- 
« lion qu’on évaluait à trois ou quatre millions de livres pe- 
« sant, seulement dans les susdites provinces argentines. 

« Les estancieros de Santa-Fé étaient les plus riches de la 
« vice-royauté ; leurs troupeaux couvraient, non seulement le 


© Biblioteca National de Espaiia 



— 47 — 


« territoire de Santa-Fé, maisencore ils occupaient degrandes 
« étendues de terrain sur les côtes orientales de l’Entre-Rios, 
« et ils fournissaient la plus grande partie des cinquante mille 
« mules acheminées annuellement sur Salta, pour les besoins 
« du Pérou. 

«. La situation de Santa-Fé est aujourd’hui bien différente. 
« La fermeture du commerce du Paraguay et du Pérou arô- 
« duit cette province à l’état de misère le plus déplorable : 
« d’autre part, son abandon par la capitale lui a retiré ses 
« moyens de défense, et les Indiens sauvages ont pu attaquer 
« avec impunité la province, désoler la plus grande partie de 
« son territoire, et plus d’une fois menacer la ville elle-même 
« d’une destruction complète. » 

Ce point central d’un commerce si actif entre le Paraguay, 
le Pérou, le Chili, Cuyo etTucuman, ce territoire sur lequel 
étaient établis les estancieros les plus riches de la vice-royauté, 
se trouve aujourd’hui réduit à un village en ruines, comptant à 
peine 1,200 habitants; ce territoire reste improductif, et c’est 
tout au plus s’il nourrit le bétail nécessaire à la consommation. 
Enfin l’on n'y compte plus un seul estanciero possédant un peu 
de fortune; et cependant Santa-Fé est baigné par une de ces 
grandes artères destinées à porter la richesse et la prospérité, 
par le travail, partout où elle communique. 

Toutes les autres provinces se trouvent aujourd’hui dans un 
état de décadence plus ou moins avancé. 

Tel est le résultat du système gouvernemental , système qui 
ferme nécessairement le pays à l’émigration et au commerce 
de l’Europe; il le leur ferme dé fait sans que les traités puis- 
sent l’empêcher. 

Telle est l’action et la morale des traités imposés au gouver- 
nement de Buenos-Ayres, ou qui ont été sollicités auprès 
de lui. 

Nous avons admis l’hypothèse d’une garantie efficace des 
droits personnels de l’étranger résidant dans ce pays; mais 
sans sortir de la lettre des traités, ces mêmes garanties sont, 
devenues illusoires. Nous le démontrerons par la pratique. 


© Biblioteca National de Espaiia 



— 48 — 


Que fera l’Europe, si le juge qui administre la justice, non 
comme l’organe impassible de la loi écrite, mais effectivement 
comme l’interprète d’un tyran, tue ou dépouille juridiquement 
l’étranger? 

En distribuant, en effet, avec impartialité, pour les étrangers 
et les nationaux, la somme de justice possible sous une dicta- 
ture irresponsable qui s’intitule système américain, la lettre 
des traités actuels sera sauvegardée en apparence puisqu’on 
aura conservé les formes juridiques, mais au fond l’étranger 
dépouillé restera dépouillé, et le mort, mort. 

Au milieu d’un système dans lequel la loi du pays est l’ab- 
sence de toute loi et de tous droits, dans lequel l’arbitraire, 
sous toutes les formes, même accompagnées de l’assassinat et 
de la confiscation, domine, nulle garantie sérieuse ne saurait 
exister. Il en résulte, comme nous l’avons dit, deux législa- 
tions qui se repoussent et qui s’excluent. 

Il faut que la main du tyran détruise les garanties que trou- 
vait l’étranger parmi nous, ou que la tyrannie cesse d’exister. 

Ce dilemme est inévitable dans la pratique des rapports in- 
ternationaux. 

Ne compte-t-on pas par centaines, par milliers, les récla- 
mations des étrangers qui ont souffert au Rio de la Plata dans 
leurs personnes ou dans leurs propriétés? De nouvelles récla- 
mations de ce genre ne se reproduisent-elles pas chaque jour? 

Quelle ressource peut donc rester aux puissances dont le 
devoir précis est de donner aide et protection à ces étrangers? 
Appuyer leurs réclamations par des blocus : mais les blocus 
sont insuiïisants par cux-mcmes, et ne deviennent plus une 
hostilité capable d'affecter des pouvoirs qui ne tiennent aucun 
compte des souffrances de la population qu’ils dominent, sur- 
tout lorsque ces pouvoirs exceptionnels disposent arbitraire- 
ment de la propriété particulière. 

Ce qui s’est passé à Buenos-Àyres durant les six années de 
blocus que ce pays a subies dans l’espace de dix ans, prouve, 
jusqu’à la dernière évidence, ce qui vient d’être dit. 

D’autre part, le blocus est une arme à deux tranchants, et, 


© Biblioleca National de Espana 



— 49 — 

dans le cas dont il s’agit, il entrave complètement le progrès et 
la marche du commerce qu’il prétend protéger. 

Le blocus reconnu insuffisant, aura-t-on recours à. laguerre, 
aux expéditions? 

Dès dors il faudra un blocus, une guerre, une expédition 
pour chaque acte de violence, pour chaque méfait de spo- 
liation. 

Dès lors un blocus, une guerre, une expédition à deux, trois 
,ou quatre mille lieues deviendront nécessaires chaque année, 
.chaque mois, car il ne se passera pas une année, même un 
mois, sans qu’une violence ou une spoliation ne soit exercée 
par des pouvoirs essentiellement violents et exacteurs. 

On comprend sans peine l'impossibilité de ce recours, et 
■ sans peine aussi on reconnaîtra que ce système de blocus ou de 
guerre amènerait u ne situation intolérable, car la peur détrui- 
rait à sa source l’élan de l’émigration et, celui du commerce. 

Le blocus de Buenos- Ayres de 4838 à 4840, le traité par 
lequel M. l’amiral de Mackau y a mis fin, n’ont modifié en rien la 
situation de Buenos-Ayres. Ni l’un ni l’autre n’ont opéré aucun 
changement ,en faveur du commerce et de l'émigration de 
l'Europe. 

Les réclamations des Français victimes du système de Do- 
sas n’ont pas cessé un seul jour de se faire entendre. L’in- 
fluence et la considération de la France n’y ont pas gagné un 
atome d’accroissement. 

En effet, deux ans à peine s’étaient écoulés, que déjà la 
France éprouvait le refus de sa médiation pacifique et amiable 
proposée dans le but d’empêcher l’explosion d’une guerre que 
le texte même de ce traité eût dû empêcher d’éclater, si l'exé- 
cution en eût été loyale. 

Depuis son traité, la France a dû prodiguer ses trésors et le 
sang de ses soldats pour arrêter l’essor d’un homme avec le- 
quel elle avait daigné consentir à traiter de puissance à puis- 
sance. 

Fasse le ciel qu’elle ne sacrifie pas dans cette lutte mal 
engagée ce qui vaut plus que le sang et l’argent aux yeux de 

4 


© Biblic 



— 50 — 

tous, et surtout aux yeux de cette France si chevaleresque et 
si délicate sur le point d’honneur 1 

Le mal que nous signalons est incarné dans un système. 
Sans changer entièrement, ou du moins sans modifier d’une 
manière sensible ce système, la situation des choses sera tou- 
jours la même dans toutes ses conséquences. 

Le mal comme le bien suit la loi naturelle : tous deux nais- 
sent et se développent. Pour nous, le mal est devenu chroni- 
que, il s’étendra, et à chaque nouvelle période exigera un 
traitement plus énergique, plus coûteux, plus difficile et d’un 
résultat plus incertain. 

C’est là une vérité connue de tous, et l’histoire des compli- 
cations européennes dans le Rio de la Plata le démontre à 
chacune de ses pages. 

Au préjudice de l’Europe, au grand préjudice de l’Améri- 
que, on a regardé ces complications au point de vue le plus 
étroit, le plus superficiel, on n’y a voulu voir que le préjudice 
causé à quelques pacotillevrs (c’est ainsi que nous les avons 
entendu nommer) ; on n’a cru y voir que les plaintes de 
quelques turbulents, la lutte de quelques ambitions, les jalou- 
sies de quelques localités, et même on aurait cru volontiers 
que le géant des pampas devait dédaigner d’entrer dans une 
lice où l’appelaient une poignée d’enfants mal élevés et d’aven- 
turiers sans valeur. 

Nous ne craindrons pas de confesser qu’on trouve dans 
notre lutte un peu de toutes ces petitesses, parce que dans 
tout ce qui est humain il faut qu’il y ait petitesse et misère. 
Ainsi le veut la loi naturelle. 

Au pied du chêne dont la tête altière se perd au milieu des 
nuages se trouve la liane rachitique; et l’insecte établit son 
nid sur la même branche où vient se poser l’aigle, ce roi des 
airs. Mais vous , hommes d’étude qui vous occupez de la 
question de la Plata, ne vous arrêtez point à la liane près du 
chêne, à l’insecte près de l’aigle, et vous ne vous tromperez 
pas aussi facilement dans l’appréciation des accidents divers 
qui s’offriront à vous, et surtout dans celle des personnes. 


© Biblic 



— 51 — 


Si vous examinez impartialement l’histoire des événements 
de la Plata, vous vous convaincrez que ce n’est point un esprit 
de turbulence qui a jeté dans les rangs de nos soldats la popu- 
lation étrangère, mais bien une nécessité vitale. Cette popula- 
tion avait besoin de paix pour accroître par le travail, dont 
elle nous donnait l’exemple, la prospérité dont elle jouissait 
au milieu de nous; et voilà qu’on lui porte la guerre. 

Elle était liée à la fortune collective et individuelle des indi- 
gènes, à la prospérité du pays, qui lui donnait tant d’avantages 
en retour du travail de ses bras; et voilà que tout à coup la 
fortune collective et individuelle, la prospérité du pays, et tous 
les biens dont nous jouissions, elle et nous, sont mis en 
ruine. 

N’est-il pas vrai que tout se lie dans l'ensemble des intérêts 
qui composent une société? Les intérêts commerciaux surtout 
forment une chaîne dont un anneau ne peut être rompu sans 
que toute l’économie commerciale ne s’en trouve ébranlée. 

On le voit bien, nous n’avons pas besoin d’en appeler à ce 
que la France ne veut pas qu'on oublie quand on parle de ses 
enfants, c’est-à-dire l’intelligence, le cœur, et la civilisation 
dans le sein de laquelle ils sont nés, et qui forment partout le 
symbole le plus élevé de leur noble patrie. 

Mais vous, hommes studieux et sévères qui ne devez pas 
céder aux entraînements de l’esprit et du cœur, déployez la 
carte géographique de ce pays, jetez les yeux sur le Rio de la 
Plata, suivez son cours et celui de ses affluents jusqu’à l’em- 
bouchure du Jaüru dans le Paraguay : à ce point s’arrête, 
en 1 557, Ritffeo de Chômes , avec 220 hommes, dans les mêmes 
bâtiments qui les avaient portés à travers l’Atlantique. Eh 
bien ! nul ne remonte aujourd’hui jusqu’à ce point si avancé 
dans nos terres américaines. 

L’embouchure du Rio de la Plata est située par 55 degrés 
de latitude sud, et l’embouchure du Jaüru est sous la latitude 
de 16 degrés 20 minutes. La navigation fluviale peut donc 
s’étendre jusqu’à près de 19 degrés de latitude, c’est-à-dire 
que les pavillons européens peuvent remonter dans l’intérieur 


© Biblioteca National de E: 



— 52 — 


de l’Amérique du Sud jusqu’à près de 400 lieues marines, 
suivant la route qui a été- frayée par Ruffeo de Chaves, il 'y a 
près de trois siècles. 

Si vous descendez aux détails vous verrez le Paraguay qui 
prend naissance à 42 degrés de latitude, le Parana à 47 de- 
grés, enfin l’Uruguay avec ses 460 lieues navigables, jusqu’à 
son confluent avec le Parana (plus, beaucoup plus loin que la 
Seine dont la France est fîère), tandis que sur la droite de ce 
dernier fleuve vous trouverez le Vermejo et le Pilcomayo, dont 
les sources se perdent dans les aspérités des cordillères du 
Pérou. 

Ces voies fluviales rendent tributaires plus de 1 40,000 lieues 
carrées dans l’Amérique du Sud ; ce territoire embrasse les 
climats les plus variés et les productions les plus diverses, 
car on trouve sur cette immense surface les glaces du pôle sur 
les pics des Cordillères, et le soleil de l’équateur, ainsi que 
tous les degrés de température qui existent entre ces deux 
points extrêmes. 

Livrer ou non cette immensité de richesses encore inexplo- 
rées à l’industrie humaine, les faire entrer ou non dans le 
domaine de la civilisation, peupler ou non ces magnifiques 
sanctuaires de la nature, aujourd’hui déserts, améliorer ou 
non leur situation naturelle par le travail, semer ou non de 
villes et de villages ces vastes solitudes, porter la vie dans ces 
terres immenses et fécondes ; Telle est la véritable et aussi la 
plus grande question qui s’agite au Rio de la Plat a dans l’ in- 
térêt du monde entier. 

Mais pour vous, statisticiens de l’Europe, il est encore une 
question d’économie politique qui vous touche plus directe- 
ment dans ces affaires de la Plata : c’est de savoir si ces terres 
si admirablement canalisées vont servir de refuge et donner 
avec largesse un asile profitable et providentiel à l’exubé- 
rance de population et de production qui jette la perturbation 
dans vos villes, et qui menace les divers États de l’Europe 
d’un cataclysme social. 

A vous tous, hommes civilisés qui professez une croyance, 



— 53 — 

qui respectez la religion de la conscience et de l’honneur, nous 
adresserons cette question d'humanité, de croyance, de con- 
science et d'honneur. 

Faut-il que les territoires immenses que nous venons de 
parcourir sur la carte deviennent la proie de la barbarie ou 
appartiennent à la civilisation qui les lui dispute? 

Nous, hommes de l’Amérique, enfants de l’Europe nés sous 
la croix du Christ que l'Europe est venue planter dans ces ré- 
gions lointaines , enfants de la civilisation qu’elle y a introduite, 
nous vous soumettons ces questions. 

Pour leur solution, seulement pour cela , nous avons sollicité 
votre concours ; nous l’avons sollicité , alors que nous avions le 
droit de l’exiger. 

Ces questions, comme toutes celles qui atteignent aux profon- 
deurs de l’économie politique, peuvent bien être ajournées, on 
pourrait môme dire mal traitées, comme l’a été celle de l’inter- 
vention, en 18-45, intervention qui était la voie de solution la 
plus pratique; mais elles ne peuventêtre ni ajournées ni mal trai- 
tées sans affecter d’une manière terrible, peut-être, la solution 
du problème social qui pèse sur l’Europe, et sans augmenter 
démesurément les difficultés qu’elle présente dans nos pays. 

Voyez comme le mal s’accroît avec rapidité. 

Voilà très peu d’années, les actes de spoliation contre la 
propriété particulière se réduisaient à quelques faits indivi- 
duels; la législation condamnait ces actes. Aujourd’hui Rosas 
a décrété solennellement la confiscation, et il en fait l’applica-, 
tion en masse. 

Des provinces argentines, il a introduit la même théorie et 
les mêmes faits dans la république de l’Uruguay. Cet état de 
choses produit trois résultats également funestes : il perpétue 
la guerre civile, la rend héréditaire entre les spoliés et les 
spoliateurs, et ce genre de guerre est suffisant pour produire la 
barbarie. A d’autres points de vue, enfin, un pareil régime rend 
impossibles les rapports entre les nationaux et les étrangers, et 
paralyse par la non-sécurité la marche de la production. 


© Biblic 



— 54 — 

N’est-ce pas assez pour amener la décadence du pays, et par 
suite la ruine du commerce étranger? 

Nous avons reconnu que l’Europe avait droit de demander 
au nom de ses intérêts : 

i° La paix publique. 

SL° L’inviolabilité des personnes et des propriétés. 

5° Une légitime liberté de travail et d’industrie. 

Nous avons ausssi reconnu qu’en ayant ce droit, l’Europe 
a celui d’employer les moyens pratiques les plus efficaces, et 
qui se concilient le mieux avec l'indépendance de ces pays. 

Nous avons cherché à démontrer, en nous appuyant sur les 
faits, que les traités actuels, les menaces, et la force mal ap- 
pliqués sont des moyens inefficaces. 

Les moyens logiques à employer seraient à notre avis les 
suivants : 

i° Ramener la confiance des amis de l’Europe sur l’effica- 
cité, la loyauté et l’intelligence de l’intervention entreprise, 
en restaurant ainsi l’influence de la civilisation européenne. 

2° Sauver résolûment, aux termes de l’intervention, les 
éléments américains qui se sont associés à elle dans l’intérêt 
de la civilisation. 

5° Appuyer ensuite avec décision, par toutes les influences 
que la civilisation exerce, les gouvernements réguliers en 
Amérique, c’est-à-dire sans exception ni acception absolue 
tout gouvernement qui serait décidé à travailler en faveur de 
la civilisation et des améliorations que nos pays réclament. 

*• 4° Fortifier le plus possible les deux bases essentielles de la 
société que ces gouvernements sont appelés à régir, en éta- 
blissant comme loi fondamentale le respect aux personnes et 
l’inviolabilité de la propriété. 

Nul gouvernement qui mérite ce nom ne saurait mécon- 
naître ces dogmes de toute société organisée. 

Sécurité personnelle. 

Inviolabilité de la propriété . 

La justice rendue au nom de la loi, et nulle peine appliquée 
sans sentence légale et sans liberté absolue de la défense. 


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— 55 — 

Ces dogmes sont écrits dans toutes les constitutions des 
peuples soumis à, un régime représentatif; ils sont mis en pra- 
tique par tous les gouvernements civilisés, quelle que soit leur 
forme. 

Sans le respect effectif et pratique de ces dogmes, il n’y aura 
dans nos pays ni organisation possible ni paix durable, et, 
par conséquent, aucun progrès, pas d’émigration, point d’in- 
dustrie et nul commerce. 

Que les gouvernements européens exigent que l’observance 
de ces principes soit formulée comme une obligation interna- 
tionale ; qu’ils déclarent que leur violation est un attentat 
contre le droit des gens, et qu’ils mettent hors la loi et au ban 
des nations tout gouvernement qui oserait porter atteinte à 
ces principes. 

Cette seule déclaration deviendrait une base solide pour 
l'affermissement de notre société américaine, et, pourvu qu’on 
la fit suivre, le cas échéant, des moyens ordinairement em- 
ployés pour exiger l’accomplissement du traité existant auquel 
cette clause serait ajoutée, les résultats, deviendraient pra- 
tiques, immédiats et féconds. 

Un exemple fera mieux comprendre notre pensée. L’aboli- 
tion de la traite des noirs est un des bienfaits sociaux de notre 
époque, dans laquelle nous l’avons vue formulée en principe. 
Ce principe a été consigné dans les traités, et déjà notre époque 
assiste à l’accomplissement du fait. 

Arracher à l’horrible esclavage dans lequel elles gémissent 
des populations blanches et chrétiennes qui font partie de la 
famille européenne transportée en Amérique, est une œuvre 
de rédemption plus glorieuse et moins difficile que la suppres- 
sion de la traite des noirs. 

En effet, on n’aurait pas à lutter, dans l’accomplissement 
de cette œuvre, contre les intérêts matériels, les habitudes, 
les préjugés enracinés qui favorisent la traite des noirs, parce 
que dans l’œuvre de la rédemption que nous venons de si- 
gnaler pour la famille blanche , on doit compter sur l’appui 
des populations qui seront l’objet de cette rédemption. 


© Biblic 



La récompense de cette œuvre se trouverait dans l’acquisi- 
tion morale de tout un monde riche et vierge , d’un monde qui 
donnerait terre, travail et fortune à ceux qui, en Europe, n’ont 
ni terre, ni fortune, ni travail, quelquefois même pas de pain. 
Tel est le but de la rédemption sociale dont nous nous occupons. 
On voit qu’il serait déjà assez utile et fructueux , quand bien 
même on ne trouverait pas dans sa réalisation la satisfaction 
d’un grand devoir accompli et les .bénédictions de tout un 
continent. 

Pour obtenir ces heureux résultats avec facilité et sans 
blesser des susceptibilités plus ou moins équitables, sans en- 
treprendre surtout ce que des esprits timorés , ignorants ou 
intéressés représentent comme une guerre d’Algérie à deux 
mille lieues de distance, il est indispensable, toutefois, de 
solliciter franchement , loyalement , le concours des éléments 
homogènes avec ceux dont on veut favoriser le développement. 

L’Amérique possède ces éléments nombreux et puissants à 
côté du théâtre même qu’occupe aujourd’hui l'intervention 
française. 

Nous voulons parler du Brésil, 

Le Brésil est limitrophe du Rio de la Plata. Cet empire est 
intéressé, en vue de l’équilibre politique nécessaire à sa pro- 
pre conservation, à favoriser l’accomplissement de l’œuvre 
que nous signalons. 

Pour se convaincre de l’intérêt essentiellement brésilien 
que cette œuvre renferme, il n’y a qu’à se reporter à l’histoire 
des luttes séculaires qui ont eu lieu entre les couronnes d’Es- 
pagne et de Portugal, et aussi au traité de paix auquel la ré- 
publique de l’Uruguay a dû sa formation en 1828. 

Or le Brésil offre le tableau de la liberté civile la plus large 
et la plus éclairée qui existe dans l’Amérique méridionale. Il 
y est le représentant des principes d’ordre, de morale et de 
prospérité publique. Cette représentation que nul autre ne 
saurait lui disputer, la qualité d’État américain de premier 
ordre, son intérêt comme fondateur de la république de l’Uru- 
guay, limitrophe avec les frontières du sud de l’empire, tout, 



en un mot, donne au Brésil un titre pour être écouté et con- 
sulté en première ligne pour les affaires des pays qui l’en— 
to.urent. 

La première et la plus grande erreur de l’intervention 
anglo-française au Rio de la Plata a été de méconnaître ce 
titre. 

Cette erreur explique suffisamment l’attitude qu’a dû gar- 
der le Brésil durant la lutte de l’intervention. II était naturel 
qu’en se voyant éconduit sans être écouté, il s’enveloppât, 
silencieux, dans sa propre dignité; et, pour ne pas la com- 
promettre, qu’il laissât en souffrance ses propres intérêts en 
acceptant avec résignation les plus douloureux sacrifices sans 
se plaindre. 

Le Brésil avait été béni du ciel le jour où sur ses plages 
fut amené l’auguste fondateur de son indépendance; aujour- 
d'hui encore il rend grâces au ciel pour les heureuses qualités 
dont il a doté l’auguste héritier du fondateur de cette indépen- 
dance, qui prospère à l'ombre de la paix et des institutions si 
libérales qui font la félicité du pays. Le Brésil est donc la base 
véritable, le point de départ nécessaire de tout ce qui peut se 
faire aujourd’hui de solide et de régulier pour la paix, pour la 
prospérité des pays qui l’entourent. 

Cette opinion, que nous avons soutenue chaque fois qu’il 
nous a été donné d’être entendu dans les conseils de notre 
gouvernement , que nous avons renouvelée le jour même où se 
révéla l’erreur capitale, la première des erreurs de l’interven- 
tion anglo-française, est partagée par nos amis politiques. 

En proclamant publiquement cette opinion, au moment 
même où la France veut sans doute prendre une résolution 
définitive au sujet des affaires de la Plata, nous croyons rem- 
plir un devoir et exercer un droit. 

VIII 

Après avoir émis les idées qui précèdent pour les lecteurs 
européens, qu’il nous soit donné de dire à nos compatriotes 



«t 


les Américains, qu’en présentant sous cette face la question 
qui absorbe leur pensée parce qu’elle renferme leur avenir, 
nous croyons sincèrement être dans le vrai. Bien plus, nous 
invoquons loyalement l’action directe et officielle de la civili- 
sation européenne pour préparer les destinées des populations 
de l’Amérique, et nous croyons fermement servir ainsi très 
efficacement la cause de la véritable indépendance américaine. 

La raison qui nous incite avec le plus de force à marcher 
hardiment dans cette voie, nous la puisons dans la conviction 
d’un fait : c’eut que nous avons bien moins à craindre pour notre 
indépendance nationale des aspirations de V Europe , que de nos 
propres aberrations . 

En effet, les bras et l’industrie qui produisent la richesse 
sont les éléments de toute indépendance solide et véritable. 

Nous ne pourrons acquérir ces éléments sans avoir des gou- 
vernements réguliers et stables; or si nous ne respectons pas 
les droits primordiaux de l’homme, si la propriété et tous les 
droits qu’elle confère sont sans cesse exposés à être violés chez 
nous, en un mot si nous n’ouvrons pas les voies les plus larges 
à l’émigration, à l’industrie, au commerce de l’Europe, en 
leur offrant toutes les garanties que demandent les développe- 
ments de la civilisation, -jamais, non, jamais, nous ne posséde- 
rons sur le sol américain des gouvernements réguliers et 
stables. 


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TABLE DES CHAPITRES 

DU VOLUME SOUS PRESSE. 


CHAPITRE PREMIER. 

Appendice donnant les résultats de l'analyse chimique de divers pro- 
duits naturels du territoire de la république de l’Uruguay. 

§ I- 

Population : Recensement fait à Montevideo en 1 803, 77 ans après la 
fondation de cette ville. — Recensement pour la république, fait en 
juin 1829. — Recensement fait en 1835. 

Extrait de recensement pour le département de Montevideo. — Divers 
tableaux démontrant le mouvement de l’immigration européenne à 
Montevideo. — Recensement fait en octobre 1843. 

g II. 

Tableau n°l. Naissances dans les années 1820, 1830, et inclus 1838, 
avec uue annexe spéciale. 

— -—-2. Mortalité pour les mômes années, y compris 1839. 

— 3. Mariages id. id. 

— — 4. Naissances et décès de 1835 à 1839. 

— — b Mortalité par saisons. 

— — ■ » Naissances par saisons. 

Observations analytiques sur ces tableaux. 

CHAPITRE SECOND. 

Progrès matériel. 

Tableau général des portes et fenêtres soumises à l’impôt. — Plans to- 
pographiques des deux villes ancienne et nouvelle de Montevideo. — Fon- 
dation de la ville projetée Victoria. — Tableau des constructions faites 
durant le siège. — Notice sur les édifices situés entre le mur d’enceinte 
et les postes avancés. — Tableau du prix moyen de la propriété territo- 
riale de 1830 à 1835 et de 1830 à 1S49. — Tableau des bateaux et char- 
rettes employés au mouvement journalier. — Charretiers et portefaix. — 
Prix courants des salaires pour divers métiers. — Consommation du 
pain et de la viande dans Montevideo, y compris le bétail tué pour la 
préparation de la viande salée. — Cadastre dressé en 1835. — Nombre 
des maisons de la ville de Montevideo. — Leur valeur en 1836. — Per- 
mis accordés pour bâtir de 1835 à 1 842. — _Tableau des établissements 
de commerce et d’industrie dans le département de Montevideo. •— 
Nombre et valeur des patentes de 1836 à 1842. . 



— CO 


CHAPITRE TROISIÈME. 

Commerce d'importation et d’exportation. 

SI. 

Époque de la domination espagnole et portugaise. — Divers tableaux. 

§ IL 

Epoque de l’indépendance. — Divers tableaux et analyse. 

CHAPITRE QUATRIÈME. 

Civilisation. 

Établissements de charité, de bienfaisance, de correction et d’ins- 
truction. 

§L 

Hôpital de la Charité et tour pour les enfants trouvés. — Historique 
et tableaux. 

S II. 

Hôpitaux fondés depuis qu’a commencé le siège de Montevideo, le 
16 février 1843. 

S UE 

Société philanthropique des dames de Montevideo. — Hôpital tenu à 
leurs frais et sous leur surveillance immédiate. 


Dépôt des invalides. 
Secours publics. 
Prisons. 


§ IV. 

8 v. 
S vi. 
S vil 


Bibliothèque publique el cabinets d’histoire naturelle. 

g VIII. 

Nomenclature des rues et numérotage des portes, dans Montevideo. 

S IX. 

Fêles publiques. 

§ X. 

Société historîco-géographique. 

§ XI. 

Instruction publique. 


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